Vingt-deux ans d'étude des Pères de l'Église et de la controverse du filioque ont fait d'Étienne Vaufrege l'un des observateurs les plus fins du dialogue entre catholiques et orthodoxes. Théologien installé à Limoges, il consacre ses travaux à la réception de saint Augustin entre Orient et Occident. Dans cet entretien, il dépeint l'état réel du dialogue œcuménique en 2026 — ses avancées, ses points de blocage, et la place singulière qu'y tient l'évêque d'Hippone.

Portrait d'Étienne Vaufrege, théologien spécialiste du dialogue œcuménique
Étienne VaufregeThéologien, spécialiste du dialogue œcuménique catholique-orthodoxe — LimogesVingt-deux ans d'étude des Pères de l'Église et de la controverse du filioque. Ses recherches portent sur la réception de saint Augustin entre Orient et Occident et sur les conditions théologiques d'une unité retrouvée.

Sommaire

L'état du dialogue catholique-orthodoxe en 2026

Étienne Vaufrege, où en est concrètement le dialogue entre catholiques et orthodoxes aujourd'hui ?

Il faut d'abord se garder de deux écueils symétriques : l'optimisme naïf qui croit l'unité imminente, et le pessimisme qui juge tout figé depuis 1054. La réalité est plus subtile. Depuis l'annulation réciproque des excommunications en 1965 par Paul VI et le patriarche Athénagoras, un climat nouveau s'est installé. La Commission mixte internationale travaille depuis 1980 sur les questions de fond. Des documents communs importants ont été publiés, notamment sur la conciliarité et la primauté. Ce sont des avancées réelles, même si elles restent techniques et peu visibles du grand public. Pour saisir l'arrière-plan historique de ces divisions, on relira utilement l'histoire de la réception de saint Augustin dans l'Église orthodoxe.

Qu'est-ce qui bloque encore ?

Essentiellement la question de la primauté de l'évêque de Rome. Comment articuler la primauté pétrinienne, à laquelle les catholiques tiennent, avec la communion des Églises autocéphales chère à l'orthodoxie ? C'est le cœur du problème. À cela s'ajoutent des contentieux historiques, des blessures mémorielles, et des facteurs géopolitiques qui compliquent parfois les avancées proprement théologiques. Mais sur le terrain doctrinal pur, je suis frappé de constater combien les malentendus se dissipent dès qu'on prend le temps de se comprendre.

DateÉtape du dialogue
1054Schisme entre Rome et Constantinople
1965Annulation réciproque des excommunications (Paul VI / Athénagoras)
Depuis 1980Travaux de la Commission mixte internationale
Aujourd'huiDocuments communs sur la conciliarité et la primauté

Saint Augustin : pomme de discorde ou trait d'union ?

Vous travaillez sur la réception de saint Augustin. Est-il un obstacle ou une ressource pour le dialogue ?

Les deux à la fois, et c'est tout son intérêt ! Augustin est un Père de l'Église vénéré par les orthodoxes comme par les catholiques. À ce titre, il est un patrimoine commun. Mais certaines de ses positions — sur la grâce, sur le péché originel, sur la procession du Saint-Esprit — ont nourri des développements occidentaux que l'Orient n'a pas suivis. Donc Augustin est à la fois ce qui nous unit et ce qui révèle nos divergences. Ma conviction, c'est qu'il faut le relire ensemble, en distinguant son intention profonde des durcissements postérieurs.

Que voulez-vous dire par « durcissements postérieurs » ?

Augustin a écrit dans le feu de controverses précises, notamment contre le pélagianisme. Quand il insiste si fort sur la grâce, c'est pour combattre une erreur qui niait sa nécessité. Mais ses successeurs occidentaux ont parfois systématisé sa pensée au-delà de ce qu'il aurait lui-même affirmé. L'orthodoxie a réagi contre ces systématisations, plus que contre Augustin lui-même. Si l'on revient au texte, en le replaçant dans son contexte, on découvre un Augustin plus nuancé, plus proche de la sensibilité orientale qu'on ne le croit. C'est ce que montre bien l'histoire de la pensée et de l'influence de saint Augustin en Occident et en Orient.

Iconostase orthodoxe et autel catholique côte à côte, symbolisant le dialogue entre les deux traditions
Iconostase orthodoxe et autel latin : deux traditions liturgiques que le dialogue cherche à rapprocher

Le filioque, nœud trinitaire

Le filioque reste-t-il un obstacle majeur ?

C'est l'un des plus symboliques, oui. Rappelons les faits : le Credo de Nicée-Constantinople affirmait que le Saint-Esprit procède du Père. L'Occident y a ajouté « et du Fils », le fameux filioque. Pour l'Orient, ce fut une double faute : sur le fond, une déviation de la doctrine trinitaire ; sur la forme, une modification unilatérale d'un texte commun à toute l'Église. Et de fait, la théologie trinitaire d'Augustin, qui pense l'Esprit comme lien d'amour entre le Père et le Fils, a fourni l'arrière-plan de cet ajout. Pour comprendre les ressorts de ce débat, notre dossier sur la controverse du filioque et ses racines augustiniennes en retrace toute la genèse.

Des progrès ont-ils été réalisés sur ce point ?

Des progrès importants, en réalité. Des théologiens des deux bords ont reconnu que les deux formulations pouvaient, correctement interprétées, exprimer une foi commune et non contradictoire. Un document romain a même précisé que le filioque ne devait pas être compris comme posant deux principes dans la Trinité. C'est considérable. Le malentendu venait en partie d'une différence de vocabulaire entre le grec et le latin. Cela ne résout pas tout, mais cela montre qu'un point réputé insurmontable peut s'éclaircir par un travail patient. La relecture d'Augustin a beaucoup aidé, comme le détaille l'étude de l'œcuménisme augustinien entre catholiques et orthodoxes.

La grâce : deux sensibilités, une même foi

La grâce est l'autre grand point augustinien. Où sont les différences ?

L'Occident, à la suite d'Augustin, a beaucoup insisté sur la primauté absolue de la grâce divine, jusqu'à développer des doctrines de la prédestination. L'Orient préfère parler de synergie : Dieu donne la grâce, et l'homme y coopère librement. On a longtemps présenté ces deux visions comme opposées. Je crois qu'elles sont surtout complémentaires : deux accents sur un même mystère. Augustin n'a jamais nié la liberté humaine, et l'Orient n'a jamais nié la primauté de la grâce. La querelle a souvent porté sur des mots plus que sur la foi elle-même : la tradition orientale illustre parfaitement cette nuance, qui n'est pas une contradiction.

Deux mains se serrant devant une croix, symbole de la fraternité entre catholiques et orthodoxes
La poignée de main fraternelle : au-delà des débats doctrinaux, le dialogue est d'abord une rencontre

Les chemins d'une réconciliation

Êtes-vous optimiste pour l'avenir ?

Je suis ce que j'appellerais un optimiste patient. L'unité visible des chrétiens ne se fera pas demain, soyons lucides. Mais le sens de l'histoire, sur le long terme, va vers le rapprochement. Les deux Églises se reconnaissent mutuellement comme Églises, partagent les mêmes sacrements, les mêmes Pères, le même Credo originel. Ce qui nous unit est infiniment plus grand que ce qui nous sépare. Mon travail de théologien consiste à déblayer patiemment les malentendus, un par un. Chaque clarification est une pierre apportée à l'édifice de l'unité.

Quel rôle joue la redécouverte des Pères communs ?

Un rôle décisif. Revenir aux Pères du premier millénaire, avant le schisme, c'est revenir à une époque où l'Église était une. Augustin, mais aussi les Cappadociens, Maxime le Confesseur : ces grandes figures appartiennent à tous. En les relisant ensemble, catholiques et orthodoxes redécouvrent un sol commun. C'est précisément l'objet de l'étude de la place de saint Augustin dans l'Église orthodoxe : montrer qu'un Père réputé « occidental » appartient en réalité à toute la chrétienté. C'est ce qu'on appelle le ressourcement patristique, et c'est l'une des voies les plus prometteuses du dialogue actuel.

Le rôle des fidèles dans l'unité

Le dialogue n'est-il qu'affaire de théologiens et d'évêques ?

Surtout pas ! Les théologiens défrichent, mais l'unité se construit aussi à la base. Quand un catholique assiste à une liturgie orthodoxe et en découvre la beauté, quand des communautés prient ensemble lors de la Semaine de prière pour l'unité des chrétiens, quand naissent des amitiés concrètes entre paroisses, quelque chose avance. En France, la présence de communautés orthodoxes vivantes est une chance pour cette rencontre quotidienne. On peut découvrir, par exemple, la tradition orthodoxe russe en France et sa théologie, qui témoigne de cette présence orientale au cœur même de l'Occident.

Un dernier mot pour nos lecteurs ?

Ne désespérez jamais de l'unité. Elle est un don de Dieu autant qu'une tâche humaine. Priez pour elle, instruisez-vous, allez à la rencontre de l'autre tradition avec respect et curiosité. Et relisez les Pères — Augustin le premier. Vous y trouverez non pas des arguments pour la division, mais une source vive qui appartient à tous les chrétiens. Pour aller plus loin, le dicastère romain pour la promotion de l'unité des chrétiens publie les documents officiels du dialogue, accessibles à tous.

Questions rapides à Étienne Vaufrege

Le texte d'Augustin que vous relisez le plus ?
Le De Trinitate. Une œuvre vertigineuse, mais d'une richesse inépuisable pour qui veut comprendre la théologie trinitaire latine et ses rapports avec l'Orient.

Une idée reçue sur le dialogue que vous voudriez corriger ?
Que tout serait bloqué depuis mille ans. C'est faux. Les soixante dernières années ont vu plus d'avancées que les neuf siècles précédents.

Le moment le plus émouvant de votre parcours œcuménique ?
Une liturgie orthodoxe partagée avec des amis catholiques, où chacun a senti, au-delà des mots, la profondeur de ce qui nous unit.

Un Père de l'Église à redécouvrir d'urgence ?
Maxime le Confesseur. Un pont naturel entre Orient et Occident, encore trop méconnu en France.

Votre espérance pour les vingt prochaines années ?
Que les jeunes générations abordent l'autre tradition sans les crispations héritées du passé. C'est par elles que l'unité avancera.

Pour prolonger cet entretien, on pourra relire l'œuvre où Augustin déploie sa vision de l'histoire et de l'Église, présentée dans notre analyse de La Cité de Dieu de saint Augustin : un texte que catholiques et orthodoxes peuvent méditer ensemble comme un héritage commun.