Saint Augustin, figure majeure du christianisme occidental, occupe une place singuliere dans les relations entre catholiques et orthodoxes. A la fois point de convergence et source de desaccord, sa pensee offre des pistes fecondes pour le dialogue œcuménique contemporain.
Sommaire
Augustin entre Orient et Occident
L'eveque d'Hippone occupe dans l'histoire du christianisme une position paradoxale. Considere comme le plus grand des Peres latins par la tradition catholique, il est aussi le théologien occidental dont les theses ont le plus contribue a creuser l'ecart doctrinal entre l'Église de Rome et les Églises d'Orient. Cette double qualite — pont et frontière — fait d'Augustin une figure incontournable de toute réflexion sur l'œcuménisme entre catholiques et orthodoxes.
Augustin appartient pleinement a l'univers intellectuel de l'Antiquite tardive, epoque ou les frontières entre Orient et Occident chrétiens n'avaient pas encore la nettete qu'elles acquerraient après le schisme de 1054. Ne en Afrique du Nord, forme a la rhetorique latine, converti a Milan et eveque en Numidie, Augustin a vecu dans un monde ou les échanges entre les deux moities de l'Empire etaient encore intenses. Ses ecrits, bien que rediges en latin, dialoguent constamment avec la tradition grecque, en particulier avec le neoplatonisme et avec les Peres cappadociens.
Cependant, Augustin n'a jamais maitrise le grec suffisamment pour lire les Peres orientaux dans le texte original. Cette limitation linguistique, qui peut paraitre anecdotique, a eu des consequences theologiqes majeures : elle a conduit Augustin a elaborer sa pensee dans un cadre conceptuel essentiellement latin, avec des categories et des distinctions qui ne correspondaient pas toujours a celles de la théologie grecque. Le malentendu sur le Filioque, qui deviendra l'un des principaux points de rupture entre l'Orient et l'Occident, trouve en partie son origine dans cette divergence de cadres conceptuels.
Pour autant, reduire Augustin a un théologien exclusivement latin serait une erreur. Son œuvre temoigne d'une ouverture intellectuelle qui depasse les clivages linguistiques et culturels. Sa réflexion sur la Trinite, sur la grace, sur l'Église et sur la quete interieure de Dieu aborde des questions universelles que les théologiens de toutes les traditions ont pu s'approprier, meme lorsqu'ils en contestaient les réponses. C'est cette universalite qui fait d'Augustin un interlocuteur possible — et necessaire — dans le dialogue œcuménique.
La reception orthodoxe d'Augustin
La reception d'Augustin dans le monde orthodoxe est complexe et ne se laisse pas resumer en une formule simple. Si certains théologiens orthodoxes le rejettent comme le responsable des deviations doctrinales de l'Occident, d'autres le reconnaissent comme un authentique Pere de l'Église dont la pensee mérite d'etre etudiee avec respect et attention.
Sur le plan liturgique, Augustin est venere comme saint dans plusieurs Églises orthodoxes, notamment les Églises de Grece et de Roumanie, ou sa fête est célébrée le 15 juin. Cette reconnaissance liturgique, meme si elle n'emporte pas une adhesion doctrinale a l'ensemble de ses theses, temoigne d'une estime pour la saintete personnelle de l'eveque d'Hippone et pour sa contribution a la vie spirituelle de l'Église.
Les Confessions sont l'œuvre d'Augustin la plus universellement appreciee dans le monde orthodoxe. Leur dimension mystique, leur introspection spirituelle et leur quete ardente de Dieu resonnent profondément avec la tradition spirituelle orientale, en particulier avec la théologie hesychaste qui place l'experience interieure de Dieu au cœur de la vie chrétienne. Le « Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos jusqu'a ce qu'il repose en toi » des Confessions pourrait figurer sans anachronisme dans un texte de la Philocalie.
En revanche, les ecrits polemiques d'Augustin — en particulier ses traites anti-pelagiens et ses ouvrages sur la prédestination — suscitent des reserves importantes dans la théologie orthodoxe. L'insistance d'Augustin sur la corruption radicale de la nature humaine après la chute et sur l'irresistibilite de la grace divine est perçue par de nombreux théologiens orthodoxes comme une rupture avec l'anthropologie plus optimiste des Peres grecs, qui maintiennent la capacite de l'homme a cooperer avec la grace (synergie). Pour approfondir la relation d'Augustin avec l'Orthodoxie, voir notre article dedie.
La question du Filioque
La question du Filioque (« et du Fils ») constitue le point de desaccord doctrinal le plus ancien et le plus profond entre les Églises catholique et orthodoxe. Ce desaccord porte sur la procession du Saint-Esprit dans la Trinite : l'Esprit procede-t-il du Pere seul (position orthodoxe) ou du Pere et du Fils (position catholique) ? La pensee d'Augustin est directement impliquee dans ce debat, car c'est dans son traite De Trinitate que la doctrine du Filioque a trouve sa formulation theologiqe la plus achevee en Occident.
Pour Augustin, le Saint-Esprit est le lien d'amour (vinculum amoris) qui unit le Pere et le Fils. Il procede des deux personnes comme d'un seul principe, etant leur don mutuel et leur communion. Cette conception, fondee sur une logique de relations intratrinitaires, conduit naturellement a affirmer la double procession : si l'Esprit est l'amour entre le Pere et le Fils, il ne peut proceder que des deux a la fois.
La théologie orientale, en s'appuyant sur les Peres cappadociens (Basile de Cesaree, Gregoire de Nazianze, Gregoire de Nysse), privilegié une approche différente. Le Pere est la source unique (monarchia) de la divinite, dont le Fils est engendre et dont l'Esprit procede. Le Fils peut avoir un rôle dans la manifestation de l'Esprit dans le monde (l'economie du salut), mais il ne participe pas a la procession eternelle de l'Esprit au sein de la Trinite.
L'ajout du Filioque au Credo de Nicee-Constantinople par l'Église latine — sans l'accord des Églises orientales — est devenu au fil des siecles l'un des griefs majeurs de l'Orthodoxie contre Rome. Si Augustin n'est pas directement responsable de cet ajout (qui ne s'est generalise en Occident qu'au IXe siecle), sa théologie trinitaire en a fourni le fondement doctrinal. C'est pourquoi la question du Filioque est souvent présentée comme la « question augustinienne » par excellence dans le debat œcuménique. Pour un examen detaille de cette controverse, voir notre article sur le Filioque et la controverse augustinienne.
Grace et liberte : un debat transconfessionnel
La théologie augustinienne de la grace constitue un autre terrain de dialogue — et de friction — entre les traditions catholique et orthodoxe. La controverse anti-pelagienne a conduit Augustin a formuler une doctrine de la grace qui accentue la souverainete divine et la dependance radicale de l'homme envers Dieu pour son salut.
Pour Augustin, la grace precede, accompagne et acheve tout mouvement de l'ame vers le bien. L'homme, corrompu par le peche originel, est incapable de faire le bien sans le secours de la grace divine. Meme la foi initiale — le premier mouvement vers Dieu — est un don de la grace, non un acte de la volonte humaine. Cette doctrine, poussee a ses consequences logiques, conduit a la prédestination : Dieu choisit de toute eternite ceux qu'il sauvera, sans que ce choix depende en rien des merites des elus.
La théologie orthodoxe, sans nier la necessite de la grace, insiste davantage sur la cooperation (synergie) entre Dieu et l'homme dans le processus du salut. L'homme, meme dechu, conserve une capacite de répondre a l'appel de Dieu et de cooperer avec sa grace. Cette synergie n'est pas un « mérite » humain qui precederait la grace — les orthodoxes rejettent le semi-pelagianisme aussi fermement que les catholiques — mais une participation libre de l'homme a l'œuvre de Dieu en lui.
Ce debat, loin d'etre un simple desaccord theologiqe abstrait, a des consequences concretes sur la spiritualite et la pratique pastorale. L'insistance augustinienne sur l'impuissance de l'homme sans la grace peut engendrer soit une humble confiance en Dieu, soit un fatalisme desespere ; l'insistance orthodoxe sur la synergie peut engendrer soit un dynamisme spirituel, soit une presomption de l'homme qui croit pouvoir mériter son salut. Les deux traditions ont besoin l'une de l'autre pour eviter ces ecueils symetriques.
Les lectures contemporaines
Les recherches recentes en patristique ont permis de nuancer considerablement l'opposition entre Augustin et les Peres orientaux sur la question de la grace. Des théologiens comme John Meyendorff et Andrew Louth, du cote orthodoxe, et Gerald Bonner et Carol Harrison, du cote catholique, ont montre que les différences entre les deux traditions sont en partie le produit de malentendus linguistiques et conceptuels que la recherche historique peut contribuer a dissiper.
Ecclesiologie et primaute
La réflexion d'Augustin sur l'Église (ecclesiologie) offre un autre champ de dialogue œcuménique. Sa conception de l'Église comme « Corps du Christ » et « peuple de Dieu en marche vers la cite celeste » est partagee, dans ses grandes lignes, par les deux traditions. En revanche, les implications de cette ecclesiologie pour la question de la primaute — le rôle de l'eveque de Rome dans l'Église universelle — font l'objet de divergences profondes.
Augustin reconnaissait a l'eveque de Rome une primaute d'honneur et d'autorite, liee a la succession de l'apotre Pierre. Mais cette primaute, dans la pratique ecclesiale de l'Afrique du Nord au Ve siecle, ne signifiait pas une juridiction universelle au sens ou le catholicisme romain l'entendra par la suite. Augustin a d'ailleurs resiste a certaines pretentions de Rome a intervenir dans les affaires de l'Église d'Afrique, affirmant l'autorite des conciles regionaux et l'autonomie des Églises locales.
Cette position, qui combine reconnaissance de la primaute romaine et defense de l'autonomie locale, présente des convergences frappantes avec la conception orthodoxe de la primaute. Le document de Ravenne (2007), produit par la Commission mixte internationale pour le dialogue theologiqe entre l'Église catholique et l'Église orthodoxe, a d'ailleurs reconnu que la primaute et la synodalite etaient deux principes complementaires, non exclusifs — une position qui fait echo a la pratique ecclesiale d'Augustin.
Le dialogue œcuménique contemporain
Le dialogue œcuménique entre catholiques et orthodoxes, engage officiellement en 1980 avec la creation de la Commission mixte internationale, a donne lieu a des avancees significatives sur plusieurs questions liees a la pensee d'Augustin. Si les desaccords sur le Filioque et la primaute romaine subsistent, la méthode du dialogue a permis d'identifier les sources des malentendus et d'ouvrir des pistes de rapprochement.
Le Document de Munich (1982) sur le mystere de l'Église et de l'Eucharistie a la lumiere du mystere de la Trinite a permis de degager un terrain commun sur la théologie trinitaire, en reconnaissant que les deux traditions partagent une meme foi au Dieu trinitaire, meme si elles l'expriment dans des langages théologiques différents. Cette reconnaissance, qui relativise l'opposition entre « Filioque » et « du Pere seul », ouvre la voie a une formulation commune qui respecterait les sensibilites de chaque tradition.
Les rencontres entre le pape et les patriarches orthodoxes, devenues regulieres depuis le Concile Vatican II, ont également contribue a creer un climat de confiance et de respect mutuel qui facilite le travail theologiqe. La declaration commune du pape Francois et du patriarche Bartholomee (2014) a souligne la necessite de poursuivre le dialogue theologiqe tout en developpant une collaboration concrete dans les domaines de la justice sociale, de la protection de l'environnement et de la paix. Les traditions pascales orthodoxes rappellent d'ailleurs combien les racines liturgiques communes demeurent profondes.
La figure d'Augustin intervient regulierement dans ces dialogues, tantot comme obstacle (lorsque les orthodoxes contestent ses theses sur le Filioque ou la grace), tantot comme pont (lorsque les deux parties s'accordent sur la valeur de sa spiritualite et de son ecclesiologie). Cette ambivalence fait d'Augustin un revelateur des enjeux du dialogue œcuménique : la rencontre entre catholiques et orthodoxes passe necessairement par une relecture partagee des sources communes, y compris de celles qui ont contribue a la separation.
Perspectives d'avenir
L'avenir du dialogue œcuménique entre catholiques et orthodoxes depend en partie de la capacite des deux traditions a relire ensemble les sources qui les unissent et celles qui les ont separees. La pensee d'Augustin, a la fois tresor commun et pierre d'achoppement, constitue un terrain d'exercice privilegie pour cette relecture partagee.
Plusieurs pistes méritent d'etre explorees. La première concerne la théologie trinitaire : une relecture du De Trinitate d'Augustin a la lumiere des Peres cappadociens, et reciproquement, pourrait permettre de montrer que les deux traditions expriment, dans des langages différents, une meme foi au Dieu trinitaire. Les travaux de théologiens comme Boris Bobrinskoy et Yves Congar ont ouvert cette voie, qui demande a etre poursuivie et approfondie.
La deuxieme piste concerne l'anthropologie theologiqe et la question de la grace. La confrontation entre la théologie augustinienne de la grace et la théologie orthodoxe de la theosis (divinisation) pourrait reveler des convergences insoupconnees. L'affirmation augustinienne selon laquelle la grace transforme l'homme de l'interieur, le rendant participant de la nature divine, rejoint la théologie orientale de la divinisation, meme si les categories utilisées différent sensiblement.
La troisieme piste concerne la spiritualite. Les Confessions d'Augustin, unanimement appreciees dans les deux traditions, pourraient constituer un terrain de rencontre spirituelle ou les différences doctrinales seraient transcendees par l'experience commune de la quete de Dieu. La priere, la lectio divina et la méditation partagee des textes d'Augustin offrent des possibilites de rapprochement que le dialogue purement academique ne peut pas toujours atteindre.
Le rôle des communautes locales
Le dialogue œcuménique ne se joue pas seulement au niveau des théologiens et des hierarchies : il se vit aussi au quotidien dans les communautes locales ou catholiques et orthodoxes se cotoient. Les paroisses, les mouvements de jeunesse, les associations caritatives et les initiatives culturelles communes constituent autant de lieux ou l'œcuménisme se pratique concretement, souvent en dehors des cadres institutionnels.
Conclusion
Saint Augustin, figure paradoxale de l'histoire du christianisme, occupe dans le dialogue entre catholiques et orthodoxes une position a la fois centrale et inconfortable. Source d'une théologie qui a contribue a la separation, il est aussi porteur d'intuitions spirituelles et ecclesiologiques qui peuvent servir le rapprochement. L'œcuménisme augustinien, s'il veut etre fecond, doit accepter cette ambivalence et en faire une ressource plutot qu'un obstacle.
Le chemin vers l'unite des chrétiens est long et semé d'obstacles, mais la pensee d'Augustin rappelle que la quete de la verite est indissociable de la quete de l'unite. « In necessariis unitas, in dubiis libertas, in omnibus caritas » (dans les choses necessaires, l'unite ; dans les choses douteuses, la liberte ; en toutes choses, la charite) : cette maxime, longtemps attribuee a Augustin, resume admirablement l'esprit dans lequel le dialogue œcuménique doit se poursuivre.