Redigee entre 413 et 427 après Jesus-Christ, La Cite de Dieu (De civitate Dei) est l'œuvre maitresse de saint Augustin et l'un des textes fondateurs de la pensee occidentale. Nee en reaction au sac de Rome par les Wisigoths en 410, cette somme en vingt-deux livres depasse très vite la polémique pour proposer une philosophie de l'histoire, une théologie politique et une réflexion sur le destin de l'humanite qui n'ont cesse d'inspirer penseurs, théologiens et hommes d'État depuis seize siècles. Ce guide propose une lecture structuree de l'œuvre, eclairant son contexte, ses themes majeurs et son influence durable.
Sommaire
- Le sac de Rome et la naissance de l'œuvre
- La structure de La Cite de Dieu
- La réponse aux paiens (Livres I-X)
- La théologie des deux cites (Livres XI-XXII)
- Une philosophie de l'histoire
- Théologie politique et pouvoir
- Le dialogue avec la philosophie antique
- L'influence sur la pensee occidentale
- La postérité de la pensée augustinienne
- Comprendre le vocabulaire des deux cités
- Conclusion
Le sac de Rome et la naissance de l'œuvre
Le 24 aout 410, les troupes wisigothes d'Alaric Ier penetrerent dans Rome et la pillerent pendant trois jours. L'événement, bien que militairement limite — Alaric ne cherchait pas a detruire la ville mais a negocier avec l'empereur —, provoqua un choc psychologique immense dans l'ensemble du monde romain. Rome, la Ville éternelle, la capitale symbolique de la civilisation, était tombee pour la première fois depuis huit siècles, depuis le sac gaulois de 390 avant Jesus-Christ.
Dans le monde paien encore vivace, la catastrophe fut immédiatement attribuee a l'abandon des anciens dieux au profit du christianisme. L'argument était simple et redoutable : tant que Rome avait honore Jupiter, Mars et les autres divinites, elle avait prospere ; depuis qu'elle avait adopte le Dieu des chrétiens, elle declinait. Cette accusation, qui circulait largement dans les cercles cultives de l'Empire, ne pouvait rester sans réponse de la part de l'Église.
Augustin, alors évêque d'Hippone en Afrique du Nord depuis pres de vingt ans, entreprit des 413 la redaction d'une réponse qui allait largement depasser la polémique circonstancielle. Augustin, dont la vie et l'œuvre s'etendent bien au-dela de ce seul ouvrage, consacra quatorze années a la composition des vingt-deux livres de La Cite de Dieu, dictant, revisant et completant son texte tout en gerant les affaires de son diocese et en participant aux controverses théologiques de son temps.
Le contexte de l'œuvre ne se reduit pas au sac de Rome. L'Empire romain d'Occident était en crise profonde : pressions barbares sur toutes les frontières, affaiblissement de l'autorité imperiale, crises economiques et sociales. Dans ce contexte de fin de monde, Augustin proposa une lecture de l'histoire humaine qui relativisait radicalement la valeur des empires terrestres et offrait une espérance fondee non sur la puissance politique, mais sur la promesse divine.
La structure de La Cite de Dieu
La Cite de Dieu se divisé en deux grandes parties. Les livres I a X forment la pars destruens : Augustin y refute les pretentions du paganisme et demontre que les dieux romains n'ont jamais protege Rome. Les livres XI a XXII constituent la pars construens : Augustin y edifie sa propre vision de l'histoire universelle, fondee sur la coexistence et l'opposition de deux cites — la cite de Dieu et la cite terrestre — de la création du monde jusqu'a la fin des temps.
Cette seconde partie se subdivise elle-meme en trois sections : l'origine des deux cites (livres XI-XIV), leur développement a travers l'histoire (livres XV-XVIII) et leurs fins dernières (livres XIX-XXII). Cette architecture tripartite — origine, développement, fin — reflete la structure meme du temps historique tel qu'Augustin le concoit : un temps lineaire, oriente vers un accomplissement, radicalement différent de la conception cyclique des Grecs et des Romains.
Malgre sa longueur et sa complexite, l'œuvre possede une unité profonde. Chaque livre contribue a l'edification d'une vision globale ou l'histoire humaine, les débats philosophiques, l'exegese biblique et la réflexion morale convergent. Augustin n'ecrit pas un traite systématique a la manière d'un philosophe moderne, mais tisse un reseau d'arguments, de recits et de méditations qui s'eclairent mutuellement.
| Section | Livres | Objet principal |
|---|---|---|
| Pars destruens | I à X | Réfutation du paganisme et des accusations portées contre le christianisme |
| Origine des deux cités | XI à XIV | Création du monde, chute, naissance des deux amours |
| Développement historique | XV à XVIII | Histoire biblique et histoire profane mises en parallèle |
| Fins dernières | XIX à XXII | Paix, justice, Jugement dernier, vie éternelle |
La réponse aux paiens (Livres I-X)
La refutation historique (Livres I-V)
Dans les cinq premiers livres, Augustin s'attaque directement a l'accusation paienne. Il demontre, avec une erudition historique impressionnante, que Rome a connu d'innombrables catastrophes — guerres civiles, epidemies, defaites militaires — bien avant l'adoption du christianisme. La guerre de Troie, les guerres puniques, les proscriptions de Sylla, les guerres civiles entre Cesar et Pompee : l'histoire romaine est une longue suite de malheurs que les dieux paiens n'ont jamais empeches.
Augustin pousse l'argument plus loin : non seulement les dieux n'ont pas protege Rome, mais leur culte meme était une source de corruption morale. Les jeux du cirque, les spectacles theatraux obscenes, les mythes immoraux des dieux — Zeus adultere, Mars meurtrier, Venus lubrique — loin d'élever les hommes, les avilissaient. Le paganisme, selon Augustin, ne mérite pas de regret : il était spirituellement et moralement defaillant.
La critique philosophique (Livres VI-X)
Les livres VI a X elargissent la refutation au domaine philosophique. Augustin y discute les théologies paienne (Varron), naturelle et civile, montrant leurs contradictions et leurs insuffisances. Il engage un dialogue approfondi avec le neoplatonisme, en particulier avec Porphyre, qu'il considéré comme le plus grand philosophe paien. Si les neoplatoniciens ont correctement identifie l'existence d'une réalité spirituelle et d'un Dieu unique, ils n'ont pas su trouver le chemin du salut, que seul le Christ mediateur offre a l'humanite.

La théologie des deux cites (Livres XI-XXII)
La seconde partie de La Cite de Dieu développé la theorie qui donne son titre a l'œuvre. Augustin distingue deux cites, deux communautés humaines definies non par des frontières geographiques ou politiques, mais par l'orientation de l'amour qui les anime. "Deux amours ont fait deux cites : l'amour de soi jusqu'au mepris de Dieu a fait la cite terrestre ; l'amour de Dieu jusqu'au mepris de soi a fait la cite céleste" (XIV, 28). Cette formule célèbre condense la these centrale de l'œuvre.
Cite de Dieu et cite terrestre : une distinction morale
Les deux cites ne correspondent pas simplement a l'Église et a l'État, comme on l'a parfois cru. Augustin precise qu'elles sont melees dans l'histoire, que des membres de la cite de Dieu se trouvent hors de l'Église visible et que des citoyens de la cite terrestre se cachent au sein de l'Église. La separation definitive n'aura lieu qu'au Jugement dernier. Cette nuance est essentielle : elle empeche toute identification simpliste d'une institution humaine avec le Royaume de Dieu.
Les livres XV a XVIII retracent l'histoire des deux cites depuis la création. L'histoire biblique (Cain et Abel, le deluge, Abraham, Moise, David) est mise en parallele avec l'histoire profane (les empires d'Assyrie, de Perse, de Grece, de Rome). Augustin ne rejette pas l'histoire profane, mais la relativise : les empires terrestres ont leur grandeur, mais elle est temporaire et fragile. Seule la cite de Dieu, fondee sur des promesses éternelles, possede un avenir definitif.
Les fins dernières (Livres XIX-XXII)
Les derniers livres (XIX-XXII) abordent les fins de l'homme et de l'histoire. Le livre XIX contient une réflexion célèbre sur la paix, que meme les guerriers recherchent a leur manière, et sur la justice, qui ne peut etre pleinement realisee dans aucune société terrestre. Les livres XX a XXII traitent du Jugement dernier, de la resurrection des corps et de la vie éternelle, offrant une vision eschatologique qui acheve le panorama historique de l'œuvre. Ces réflexions prolongent et approfondissent des themes déjà esquisses dans les Confessions, en particulier la méditation sur le temps et l'éternité.
Une philosophie de l'histoire
La Cite de Dieu est souvent considérée comme la première philosophie de l'histoire au sens propre du terme. Avant Augustin, les Grecs et les Romains concevaient le temps de manière cyclique : les civilisations naissaient, prospéraient, déclinaient et mouraient dans un cycle éternel. Augustin rompt radicalement avec cette vision en proposant une conception lineaire et orientee du temps : l'histoire a un debut (la création), un centre (l'incarnation du Christ) et une fin (le Jugement dernier).
Cette linearite conféré a l'histoire un sens — dans les deux acceptions du terme : une direction et une signification. Les événements historiques ne sont pas des repetitions absurdes mais des étapes dans un drame cosmique dont l'issue est assuree par la promesse divine. Cette vision, secularisée par les Lumières et le marxisme, continue de structurer la conscience historique occidentale, meme chez ceux qui ne partagent plus la foi d'Augustin.
Augustin introduit également une distinction fondamentale entre le progres materiel et le progres moral. Les empires peuvent croitre en puissance et en richesse sans que les hommes progressent en vertu. Rome, la plus grande puissance que le monde ait connue, était aussi le théâtre des pires cruautes et des pires injustices. Cette critique du progres purement materiel resonne avec une force particulière dans le monde contemporain. A travers les siècles, penseurs et artistes ont explore cette tension entre puissance terrestre et quete spirituelle, comme en temoignent les réflexions sur l'art et la pensee dans d'autres traditions culturelles.

Théologie politique et pouvoir
La Cite de Dieu a exerce une influence considerable sur la pensee politique occidentale, en raison notamment de la distinction qu'elle etablit entre l'ordre spirituel et l'ordre temporel. En affirmant que la cite de Dieu transcende toute realisation politique terrestre, Augustin empeche toute sacralisation d'un regime ou d'un empire. Aucun État, aucune institution humaine ne peut pretendre incarner le Royaume de Dieu sur terre.
Cette position a des conséquences politiques majeures. Elle delegitime les pretentions de l'Empire romain a une mission divine et, plus largement, de tout pouvoir politique a une légitimité sacrée. Elle fonde la liberté de l'Église face au pouvoir temporel, tout en reconnaissant la légitimité relative de ce dernier dans son propre domaine. La distinction augustinienne entre les deux pouvoirs nourrira les grands débats médiévaux entre pape et empereur, et prefigurera, a très long terme, la separation moderne de l'Église et de l'État.
En meme temps, Augustin n'est pas un penseur de la separation radicale. Il reconnait que les chrétiens sont citoyens des deux cites simultanement et que le pouvoir politique, meme imparfait, contribue a maintenir une paix terrestre nécessaire au pèlerinage de la cite de Dieu a travers l'histoire. L'État n'est pas un mal en soi, mais un remede a la condition pecheresse de l'humanite, un instrument d'ordre dont la valeur, bien que relative, est reelle.
Cette pensee politique nuancee a ete interprétée de manières très diverses au cours des siècles. Les partisans de la theocratie pontificale y ont trouve des arguments pour la suprematie du spirituel sur le temporel. Les defenseurs de l'autonomie du politique y ont lu la reconnaissance de la légitimité propre du pouvoir civil. Les penseurs modernes de la secularisation y ont vu les premices d'une separation des spheres. Cette pluralite d'interprétations temoigne de la richesse et de la complexite de la pensee politique augustinienne.
Le dialogue avec la philosophie antique
La Cite de Dieu est aussi un dialogue de grande ampleur avec la philosophie antique. Augustin, forme a la rhetorique et a la philosophie classiques, connaissait intimement les traditions platonicienne, stoicienne et neoplatonicienne. Son œuvre temoigne d'une reception critique de cet héritage : il en reconnait les merites tout en en montrant les limites a la lumière de la révélation chrétienne.
Le neoplatonisme de Plotin et de Porphyre occupe une place privilegiee dans ce dialogue. Augustin reconnait que les neoplatoniciens se sont approches au plus pres de la vérité en concevant un Dieu unique, spirituel et transcendant. Mais il leur reproche de n'avoir pas reconnu la nécessité de l'incarnation divine et d'avoir meprise l'humilite du Christ. La philosophie, selon Augustin, peut conduire au seuil de la vérité, mais seule la foi permet de le franchir.
Le stoicisme fait également l'objet d'une discussion approfondie, en particulier dans le livre XIX. Augustin critique la pretention stoicienne a l'autosuffisance du sage et a l'apathie (absence de passions). Pour lui, les passions ne sont pas mauvaises en elles-memes : c'est leur orientation qui compte. L'amour, la joie, la crainte et la tristesse sont des mouvements legitimes de l'ame lorsqu'ils sont orientes vers le bien veritable.
Ce dialogue avec l'Antiquite fait de La Cite de Dieu un pont entre deux mondes. L'œuvre conserve et transmet une part considerable de la culture classique tout en la reinterprétant dans un cadre chrétien. Les philosophes médiévaux qui n'avaient plus acces direct aux textes de Platon ou de Varron les connaissaient a travers Augustin. En ce sens, La Cite de Dieu a joue un rôle majeur dans la transmission de l'héritage antique a l'Occident médiéval, puis a l'exploration du dialogue entre traditions théologiques d'Orient et d'Occident.
L'influence sur la pensee occidentale
L'influence de La Cite de Dieu sur la pensee occidentale est incalculable. Au Moyen Age, l'œuvre était l'un des textes les plus lus et les plus commentes, après la Bible. Elle fournit le cadre conceptuel dans lequel penseurs, juristes et théologiens elaborerent les theories politiques de la chretiente médiévale. La distinction entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel, la réflexion sur la guerre juste (esquissee dans plusieurs passages), la theorie de l'autorité legitime : autant de themes augustiniens qui structurerent les débats médiévaux.
La Renaissance et la Reforme lurent La Cite de Dieu avec des yeux nouveaux. Luther, qui fut moine augustin avant d'etre reformateur, puisa dans la théologie augustinienne de la grâce et du péché la substance de sa critique de l'Église romaine. Calvin s'inspira également d'Augustin pour sa doctrine de la prédestination. Du cote catholique, les jansenistes du XVIIe siècle revendiquèrent l'héritage augustinien contre la théologie moliniste des jesuites. La Cite de Dieu se trouva ainsi au cœur des controverses qui dechirerent le christianisme occidental.
A l'époque moderne, des penseurs aussi divers que Bossuet, Leibniz, Hegel et Marx ont dialogue, consciemment ou non, avec la philosophie augustinienne de l'histoire. Le Discours sur l'histoire universelle de Bossuet est un héritier direct de La Cite de Dieu. La dialectique hegelienne de l'Esprit dans l'histoire reprend, sous une forme secularisee, la structure augustinienne du temps oriente. Le materialisme historique de Marx, avec sa vision d'une fin de l'histoire (la société sans classes), peut etre lu comme une secularisation de l'eschatologie augustinienne.
Au XXe siècle, des philosophes comme Hannah Arendt, Eric Voegelin et Henri-Irenee Marrou ont renouvele la lecture de La Cite de Dieu. Arendt, dans sa these de doctorat sur le concept d'amour chez Augustin, puis dans La Condition de l'homme moderne, a engage un dialogue fecond avec la pensee politique augustinienne. Voegelin a vu dans La Cite de Dieu l'antidote aux religions politiques totalitaires du XXe siècle. Ces relectures temoignent de la capacite de l'œuvre a nourrir des réflexions toujours nouvelles.
La postérité de la pensée augustinienne
Au-delà de son influence directe sur la théologie politique, La Cité de Dieu a contribué à façonner une manière de penser l'homme, le temps et le mal qui dépasse largement le cadre de cette seule œuvre. La pensée augustinienne s'est diffusée dans toute la culture occidentale, et même au-delà, jusqu'à rencontrer la tradition chrétienne d'Orient. Cette diffusion ne s'est pas faite sans tensions ni malentendus, mais elle témoigne de la fécondité exceptionnelle de l'intuition augustinienne. Pour mesurer pleinement cette portée, notre analyse de l'influence de saint Augustin sur l'Occident et l'Orient retrace les chemins par lesquels sa pensée a irrigué deux mondes chrétiens.
En Occident, l'héritage augustinien est si profond qu'il en devient parfois invisible, tant il structure les catégories de notre réflexion. La notion de personne intérieure, l'idée d'une conscience scrutée devant Dieu, la conception du libre arbitre et de la responsabilité morale, la philosophie d'une histoire orientée vers une fin : autant de schèmes hérités d'Augustin qui imprègnent encore la culture moderne, y compris dans ses expressions les plus sécularisées. La Cité de Dieu en est l'un des laboratoires majeurs, là où ces intuitions trouvent leur expression la plus ample.
En Orient, la réception fut tout autre. Les Pères grecs, qui ne lisaient pas le latin, n'ont longtemps pas connu Augustin directement. Sa théologie de la grâce et du péché originel, lorsqu'elle fut découverte, suscita des réserves, l'Orient privilégiant une anthropologie plus optimiste centrée sur la déification de l'homme. Ces divergences, loin d'être anecdotiques, touchent au cœur de la compréhension du salut. Elles continuent d'alimenter le dialogue théologique entre catholiques et orthodoxes, dans lequel la figure d'Augustin occupe une place à la fois centrale et controversée.
Cette double postérité — occidentale et orientale — confirme que La Cité de Dieu n'est pas un monument figé du passé, mais une source vive. Chaque génération y revient avec ses propres questions et y trouve de quoi nourrir sa réflexion. C'est le propre des grandes œuvres : elles ne cessent jamais de parler à ceux qui les interrogent, et leur sens s'enrichit à mesure que l'histoire avance.
Comprendre le vocabulaire des deux cités
La lecture de La Cité de Dieu se heurte souvent à la difficulté du vocabulaire augustinien. Des notions comme la cité de Dieu, la cité terrestre, les deux amours (caritas et cupiditas), la providence ou la paix entendue comme tranquillitas ordinis possèdent un sens technique précis qu'il faut maîtriser pour ne pas trahir la pensée de l'auteur. Ces termes ne sont pas de simples images littéraires : ils renvoient à une architecture conceptuelle rigoureuse, élaborée au fil des vingt-deux livres.

Prenons l'exemple central des deux amours. Lorsqu'Augustin écrit que « l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu a fait la cité terrestre », il ne condamné pas tout amour de soi, mais désigne précisément un amour désordonné, qui place la créature avant le Créateur. De même, la cité terrestre n'est pas l'équivalent de l'État ou de la société civile : elle désigne une orientation spirituelle, une manière d'aimer. Confondre ces niveaux conduit à de graves contresens, fréquents dans les lectures hâtives de l'œuvre.
De la même manière, la notion de providence ne se réduit pas à un destin aveugle ni à une intervention magique de Dieu dans les affaires humaines. Elle désigne le gouvernement sage de l'univers, qui respecte les causes secondes et la liberté humaine tout en orientant l'ensemble vers sa fin. Comprendre ces nuances, c'est se donner les moyens de lire Augustin sans le déformer. Pour faciliter cette entrée dans la pensée du saint, notre lexique de la théologie augustinienne en quarante termes définit avec précision les concepts clés de La Cité de Dieu et de l'ensemble de l'œuvre.
Maîtriser ce vocabulaire n'est pas un exercice d'érudition gratuite : c'est la condition d'une lecture juste et féconde. Les grands commentateurs d'Augustin, de Thomas d'Aquin à Henri-Irénée Marrou, ont tous insisté sur la nécessité de respecter la précision des termes augustiniens. C'est à ce prix que La Cité de Dieu livre toute sa richesse et révèle la cohérence d'une pensée qui, derrière l'apparente diversité des sujets traités, poursuit une seule grande intuition sur le sens de l'histoire humaine.
Conclusion
La Cite de Dieu de saint Augustin est une œuvre-monde, un édifice intellectuel d'une ampleur et d'une profondeur qui defient le resume. En quatorze ans de travail, Augustin y a depose l'essentiel de sa réflexion sur l'histoire, la politique, la philosophie et le destin de l'humanite. Nee d'une circonstance precise — la chute de Rome —, l'œuvre transcende son contexte pour proposer une vision universelle du sens de l'histoire humaine.
Lire La Cite de Dieu aujourd'hui, c'est entrer dans un dialogue avec l'un des esprits les plus penetrants de l'Occident. C'est aussi découvrir que les questions qui agitaient le Ve siècle — le rapport entre puissance et justice, entre foi et raison, entre cite terrestre et aspiration au transcendant — sont les memes qui traversent notre époque. Dans cette permanence reside la grandeur de l'œuvre et l'actualite inepuisable de la pensee d'Augustin.
Pour un approfondissement spécifique du concept des deux cités et de sa portée politique, consultez notre dossier La Cité de Dieu : les deux cités et la pensée politique d'Augustin.
