Entre l'Afrique du Nord et l'Italie du Nord, un fil spirituel relie deux sanctuaires augustiniens. D'Hippone, où il vécut trente-cinq ans d'épiscopat, à Pavie, où ses reliques reposent depuis le VIIIe siècle, le pèlerinage sur les pas de saint Augustin propose une méditation sur la continuité de la foi, la fragilité des empires et la pérennité d'une pensée qui a façonné l'Occident chrétien.
Sommaire
D'Hippone à Pavie : le long voyage des reliques
La vie de saint Augustin s'achève presque en même temps que l'Afrique romaine qu'il a connue. Le 28 août 430, à l'âge de 76 ans, il meurt dans sa ville d'Hippone, assiégée depuis trois mois par les Vandales. L'évêque, malade, refuse de fuir. Il demande qu'on inscrive sur les murs de sa chambre les sept psaumes de pénitence, qu'il lisait en pleurant. Peu après son décès, on l'inhume dans la basilique de la Paix, qu'il avait fondée et où il célébrait ordinairement la messe.
L'histoire de sa dépouille est aussi mouvementée que celle des peuples qui traversèrent la Méditerranée au Haut Moyen Âge. Au début du VIe siècle, tandis que les Vandales durcissaient leur mainmise sur l'Afrique du Nord, des évêques exilés décidèrent de mettre les reliques à l'abri. Ils les transportèrent à Cagliari, en Sardaigne, où elles furent déposées dans la basilique de Saint-Saturnin, dans une urne de marbre blanc encore mentionnée par les chroniqueurs.
Deux siècles plus tard, les Sarrasins s'emparèrent de la Sardaigne. Le précieux corps du Docteur de l'Église, devenu une marchandise de grande valeur, fut vendu au roi lombard Liutprand pour la somme, colossale pour l'époque, de soixante mille écus d'or. Liutprand, souverain pieux et homme d'Église, fit transférer les reliques à Pavie, capitale de son royaume. Elles arrivèrent dans la cité lombarde le 5 des ides d'octobre de l'an 722, soit le 11 octobre, et furent déposées dans la basilique Saint-Pierre-au-Ciel-d'Or.
Ce transfert n'est pas qu'une affaire de politique religieuse. Il répondait aussi à un sentiment répandu : les restes d'Augustin, auteur des Confessions et de la Cité de Dieu, ne pouvaient pas tomber aux mains de ceux qui n'en respecteraient pas la mémoire. En ramenant ces reliques à Pavie, Liutprand offrait à la chrétienté occidentale un foyer de dévotion stable, à l'abri des invasions.
La basilique Saint-Pierre-au-Ciel-d'Or, sanctuaire augustinien
La basilique Saint-Pierre-au-Ciel-d'Or, ou San Pietro in Ciel d'Oro, existe avant l'arrivée des reliques. Fondée au début du VIe siècle hors les murs de Pavie, elle est reconstruite en 1132 dans sa forme romane actuelle. Son nom évoque la coupole dorée qui surmontait jadis l'édifice. Dès le VIIIe siècle, elle devient le lieu de mémoire augustinien par excellence.
Dante Alighieri mentionne l'église dans le Paradis de la Divine Comédie, au chant X, soulignant la renommée du lieu auprès des lettrés et des croyants de son temps. La présence d'Augustin y attire aussi celle d'autres figures : le roi Liutprand, mort en 744, y fut inhumé près des reliques qu'il avait fait venir. Le philosophe Boèce y repose également, dans un tombeau qui rappelle que Pavie fut, au Moyen Âge, un carrefour intellectuel de premier plan.
Au cœur de la basilique, la crypte abrite l'Arche de saint Augustin. Réalisée en 1362 par des sculpteurs de Campione d'Italia, cette châsse monumentale en marbre blanc mesure plusieurs mètres de hauteur. Elle est ornée de quelque cent cinquante statues et bas-reliefs représentant des scènes de la vie du saint, des vertus théologales et des symboles de la foi médiévale. L'œuvre témoigne à la fois de la piété populaire et du savoir-faire artistique de la Lombardie du XIVe siècle.
La garde des reliques fut confiée d'abord aux moines bénédictins, puis, jusqu'au pape Innocent III, à des chanoines réguliers. En 1326, les Ermites de saint Augustin vinrent s'y associer, renforçant le lien entre la dévotion augustinienne et la communauté religieuse locale. Aujourd'hui encore, la basilique appartient au sanctuaire national italien et accueille chaque année des milliers de visiteurs.
| Critère | Hippone / Annaba | Pavie |
|---|---|---|
| Lieu actuel | Annaba, Algérie | Pavie, Lombardie, Italie |
| Monument principal | Basilique Saint-Augustin d'Annaba | Basilique Saint-Pierre-au-Ciel-d'Or |
| Rapport à saint Augustin | Lieu de son épiscopat, de sa mort et de sa première sépulture | Lieu de la translation de ses reliques depuis 722 |
| Période principale de visite | 28 août, fête de saint Augustin | 28 août et 11 octobre, anniversaire de l'arrivée des reliques |
| Type de patrimoine | Site archéologique romain et basilique néo-byzantine | Basilique romane, crypte médiévale et arche gothique |
Les étapes d'un pèlerinage d'aujourd'hui
Un pèlerinage contemporain sur les pas d'Augustin peut prendre plusieurs formes. Le plus complet consiste à relier les deux sanctuaires, de part et d'autre de la Méditerranée. Il demande du temps, une bonne organisation et souvent la possibilité de voyager en groupe. D'autres pèlerins choisissent de se rendre uniquement à Annaba ou à Pavie, selon leurs contraintes et leurs aspirations spirituelles.
À Pavie, le parcours se concentre dans le centre historique de la ville. La basilique Saint-Pierre-au-Ciel-d'Or se trouve à quelques minutes à pied de la cathédrale et de l'université, l'une des plus anciennes d'Europe. Le pèlerin commence généralement par la crypte, où l'Arche domine l'espace par sa hauteur et son décor. Il peut ensuite monter dans la nef, observer les fresques et les chapiteaux romans, puis méditer dans le calme de l'église. Le quartier environnant, avec ses ruelles médiévales et ses couvents anciens, prolonge l'atmosphère de recueillement.
Du côté algérien, le voyage commence à Annaba. Les ruines d'Hippone s'étendent au bord de la mer, non loin du port actuel. Le site archéologique permet de distinguer les thermes, le forum, les villas romaines et les quartiers chrétiens. La nouvelle basilique Saint-Augustin, construite au début du XXe siècle sur la colline dominant les ruines, offre un panorama saisissant. Les pèlerins montent souvent à pied les quelque sept cents mètres qui séparent la route de l'édifice.
- Prévoir au minimum une journée complète à Pavie pour visiter la basilique, la crypte et les abords historiques sans précipitation.
- Réserver deux jours à Annaba afin de combiner la découverte des ruines d'Hippone et la montée à la basilique Saint-Augustin.
- Privilégier le mois d'août pour vivre les célébrations de la fête du saint, tout en anticipant les fortes chaleurs en Algérie.
- S'informer auprès des organismes de pèlerinage agréés pour les démarches administratives, notamment le visa algérien.

Hippone, les ruines et la nouvelle basilique d'Annaba
Hippone n'a pas survécu longtemps à la mort d'Augustin. Les Vandales prirent la ville peu après son décès et la détruisirent en grande partie. Au XIe siècle, les arabes fondèrent à proximité la ville de Bône, qui deviendra plus tard Annaba. Le souvenir du grand évêque resta cependant vivace, et les restes de la cité antique attirèrent toujours l'attention des voyageurs.
La basilique actuelle d'Annaba est l'œuvre des Pères Blancs, missionnaires catholiques installés en Algérie au XIXe siècle. Sa construction s'étala de 1881 à 1900, et elle fut consacrée en 1914. L'architecte, l'abbé Pougnet, conçut un édifice néo-byzantin d'une grande ampleur, capable d'accueillir les foules. Dominant la mer de près de soixante mètres de hauteur, la basilique est devenue le symbole visible de la présence chrétienne dans la région.
Aujourd'hui, elle accueille chaque année des dizaines de milliers de visiteurs, dont une grande majorité de musulmans curieux de l'histoire de leur ville. Cette cohabulation des mémoires fait de la colline d'Annaba un lieu unique de dialogue interreligieux. Les cérémonies de la fête de saint Augustin, le 28 août, rassemblent des centaines de fidèles venus parfois de très loin.
Le site archéologique d'Hippone, classé patrimoine national algérien, complète la visite. On y découvre les fondations de la cathédrale primitive, les mosaïques des riches demeures, les caniveaux et les thermes. C'est là qu'Augustin enseigna, prêcha, administra son diocèse et écrivit une partie considérable de son œuvre. Marcher sur ces pierres, c'est mesurer combien la parole d'un seul homme a pu façonner des siècles de pensée.
- Le forum romain, cœur de la cité antique, témoigne de l'importance administrative et commerciale d'Hippone.
- Les thermes, parmi les mieux conservés d'Afrique du Nord, rappellent le mode de vie urbain à l'époque d'Augustin.
- La villa au mosaïque du labeur d'Hercule illustre la richesse des notables de la ville au IVe siècle.
- Les vestiges de la cathédrale et de la basilique de la Paix permettent de situer l'espace où s'inscrivit l'action pastorale d'Augustin.
- Le musée du site expose des objets du quotidien, des inscriptions latines et des fragments de sculpture chrétienne.
La spiritualité du pèlerinage augustinien
Pèleriner sur les pas d'Augustin, ce n'est pas seulement suivre un itinéraire géographique. C'est aussi entrer dans une démarche intérieure. Le saint a beaucoup écrit sur le désir de Dieu, la conversion, la mémoire, le temps et la grâce. Son parcours, du jeune rhéteur païen à l'évêque confessant, offre un miroir à ceux qui cherchent aujourd'hui à donner un sens à leur propre existence.
Les Confessions, rédigées vers 397-400, restent le livre de prédilection des pèlerins augustiniens. Ce n'est pas un traité abstrait, mais le récit d'une vie, avec ses errances, ses attachements, ses douleurs et sa découverte progressive de la foi. En lisant certains passages sur les lieux mêmes où Augustin les a écrits, le pèlerin ressent plus vivement la continuité entre le passé et le présent.
La Cité de Dieu, achevée après le sac de Rome en 410, répond à une autre quête. Elle interroge le rapport entre Église et monde, entre temporalité et éternité. Pour le pèlerin d'aujourd'hui, confronté aux crises de son époque, ce grand livre propose une lucidité qui ne sombre pas dans le pessimisme. Il invite à distinguer ce qui périt et ce qui demeure.
Le pèlerinage peut enfin s'enrichir d'une étape dans le village de Saint-Augustin, en Corrèze. Ce petit bourg du Limousin porte le nom du Docteur de l'Église et témoigne de la diffusion de son culte jusqu'aux terres rurales de France. Il ne s'agit pas d'un simple hommage toponymique : l'essor du culte augustinien au Moyen Âge a laissé des traces dans de nombreuses régions, du patrimoine religieux du Limousin aux églises romanes de Corrèze.

Pratique et préparation du voyage
Organiser un pèlerinage d'Hippone à Pavie demande une certaine préparation. Les deux destinations ne sont pas reliées par un itinéraire officiel, contrairement à ce que l'on observe pour les grands chemins de Saint-Jacques ou la via Francigena. Cependant, plusieurs agences de voyage religieuses proposent des séjours combinant Annaba, Rome et Pavie, avec des escales à Alger ou à Milan selon les vols disponibles.
Du point de vue administratif, le voyage en Algérie nécessite un visa, une invitation ou un hébergement attesté, et une attention particulière aux consignes des autorités locales. L'accès au site d'Hippone et à la basilique d'Annaba est généralement ouvert au public, mais il est prudent de se renseigner sur les horaires et les jours de fermeture. À Pavie, la basilique Saint-Pierre-au-Ciel-d'Or est accessible librement et gratuitement la plupart du temps.
Le choix de la période importe. En été, l'Algérie connaît des températures élevées qui peuvent rendre la visite des ruines pénible. L'Italie du Nord, elle, offre des conditions agréables de mai à octobre, avec toutefois des orages possibles en août et septembre. Le printemps reste souvent le meilleur compromis pour visiter les deux pays dans de bonnes conditions.
Sur le plan spirituel, il est utile de préparer le voyage par quelques lectures. Les Confessions, quelques sermons d'Augustin et des pages de la Cité de Dieu constituent une base solide. Certains pèlerins ajoutent la règle de saint Augustin, fondement de la vie religieuse augustinienne, ou des textes plus récents sur le Docteur de l'Église latine.
Sources
- Église catholique d'Algérie, « Pères de l'Église, 1300e anniversaire de la translation des reliques d'Augustin à Pavie », 2023.
- Italia.it, « Basilique Saint-Pierre-au-Ciel-d'Or », fiche patrimoniale.
- ZENIT, « Algérie : le fils d'Augustin à Annaba », 2026.
- La Vie des Saints, « Saint Augustin : théologien et philosophe renommé ».
- La Croix, « Renoncer aux sécurités du passé : à Pavie, le pape livre un antidote au découragement des communautés chrétiennes », 2026.
