Le sac de Rome par les Wisigoths en 410 fut un choc civilisationnel d'une ampleur inouïe. Face à l'accusation païenne attribuant cette catastrophe à l'abandon des anciens dieux, saint Augustin entreprend la rédaction de La Cité de Dieu. Au cœur de cette œuvre réside le concept structurant des « deux cités » — la civitas Dei et la civitas terrena — une distinction qui va irriguer des siècles de pensée politique et théologique en Occident.

Sommaire

Le contexte historique du sac de Rome et la genèse de l'œuvre

Le 24 août 410 marque une date charnière dans l'histoire de l'Occident. Rome, la « Ville Éternelle », inviolée depuis près de huit siècles, tombe aux mains des Wisigoths d'Alaric. Pour beaucoup, chrétiens comme païens, il s'agit d'un signe des temps, d'une rupture radicale avec l'ordre établi. Les païens, nostalgiques de la grandeur passée, n'hésitent pas à imputer la responsabilité de ce désastre au christianisme, accusé d'avoir affaibli la vertu romaine en promouvant une religion d'humilité et de paix.

C'est pour répondre à ces accusations que saint Augustin, évêque d'Hippone, entreprend la rédaction de De civitate Dei. Commencée vers 413 et achevée vers 426, l'œuvre dépasse largement l'apologétique ponctuelle : Augustin propose une relecture complète de l'histoire universelle à travers le prisme de la providence divine et de la lutte entre deux principes fondamentaux.

La définition des deux cités : fondement et amour

Au cœur de la pensée augustinienne se trouve la distinction, non pas entre deux entités géographiques ou institutionnelles, mais entre deux « cités » au sens de communautés d'appartenance spirituelle. Ces deux cités ne sont pas des lieux physiques, ni même des organisations visibles comme l'Église ou l'État, mais des collectifs d'êtres humains définis par l'orientation de leur amour.

La Cité de Dieu (civitas Dei) est fondée sur l'amour de Dieu poussé jusqu'au mépris de soi. Ses membres orientent leur vie vers Dieu et aspirent à la béatitude éternelle. La cité terrestre (civitas terrena) est fondée sur l'amour de soi poussé jusqu'au mépris de Dieu. Ses membres placent leur propre intérêt, leurs passions et leurs biens matériels au centre de leur existence.

CaractéristiqueCité de Dieu (civitas Dei)Cité terrestre (civitas terrena)
FondementAmour de Dieu jusqu'au mépris de soiAmour de soi jusqu'au mépris de Dieu
Objet de l'amourDieu, la justice éternelleSoi-même, la gloire humaine, les biens matériels
ButBéatitude éternelle, contemplation de DieuPaix terrestre provisoire, domination
DestinVie éternelleSéparation au Jugement dernier
Page de manuscrit médiéval enluminé avec lettrine ornée et calligraphie latine, codex théologique

La nuance essentielle : les deux cités « permixtae » sur terre

Une des erreurs d'interprétation les plus courantes de la pensée augustinienne est de vouloir identifier la Cité de Dieu à l'Église institutionnelle et la cité terrestre à l'État. Augustin lui-même met en garde contre une telle simplification. Pour lui, les deux cités sont « mêlées » (permixtae) dans le temps présent.

Cela signifie que l'Église n'est pas la Cité de Dieu sur terre de manière exclusive et parfaite : elle contient aussi des membres qui appartiennent, par l'orientation de leur cœur, à la cité terrestre. Inversement, l'État ou les institutions politiques ne sont pas purement la cité terrestre : ils peuvent, par la providence divine, contribuer à une certaine forme de justice et de paix terrestre, nécessaires même aux pèlerins de la Cité de Dieu.

Ce que la notion de « mêlées » implique

  • L'Église visible n'est pas identifiable à la Cité de Dieu de manière absolue.
  • L'État n'est pas purement assimilable à la cité terrestre.
  • L'appartenance à l'une ou l'autre cité est une affaire de cœur, connue de Dieu seul.

La portée politique et théologique du concept augustinien

La distinction des deux cités a eu une influence considérable sur la pensée politique et théologique occidentale. Elle relativise le pouvoir temporel : les empires et royaumes, quelle que soit leur grandeur, sont transitoires et imparfaits. Elle jette aussi les bases d'une distinction entre deux ordres d'existence — le pouvoir politique visant la paix et l'ordre terrestre, l'Église visant le salut des âmes.

Augustin affirme qu'un État sans justice n'est qu'une « grande bande de brigands ». Si la cité terrestre ne peut jamais atteindre la justice parfaite, elle doit néanmoins s'efforcer de l'approcher pour assurer une paix relative. Le chrétien, citoyen de la Cité de Dieu, vit néanmoins dans la cité terrestre et participe à la vie sociale par charité et souci de la paix commune.

Ruines d'une porte de ville en pierre ancienne avec deux chemins contrastés, l'un vers la lumière, l'autre vers l'ombre

Héritage et actualité de la pensée des deux cités

Au Moyen Âge, La Cité de Dieu fut une référence constante dans les débats sur les rapports entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel. À la Réforme, Martin Luther, profondément marqué par Augustin, a repris la distinction entre les deux règnes pour affirmer l'autonomie du pouvoir politique dans sa sphère, tout en soulignant sa soumission à Dieu.

Aujourd'hui encore, la pensée des deux cités offre des clés de lecture pertinentes : elle invite à réfléchir aux limites de l'action politique, à comprendre que le mal en politique n'est pas seulement le fait des « méchants » identifiables mais inhérent à la condition humaine, et à maintenir une distance critique face aux pouvoirs, sans pour autant renoncer à la recherche de justice et de paix terrestre.

Le concept des deux cités demeure une contribution intellectuelle d'une profondeur exceptionnelle. Pour approfondir la pensée augustinienne, consultez notre guide de lecture de la Cité de Dieu, notre dossier sur l'influence de saint Augustin en Occident et en Orient et notre présentation de la vie et l'œuvre d'Augustin d'Hippone.