La réception de saint Augustin d'Hippone dans la tradition orthodoxe constitue l'un des dossiers les plus délicats de l'histoire de la théologie chrétienne. Figure majeure de l'Occident latin, Augustin est perçu dans le christianisme oriental avec un mélange de respect et de réserve critique. Ce guide examine les points de convergence et de divergence entre la pensée augustinienne et la tradition théologique orthodoxe, de la controverse du Filioque aux relectures contemporaines.
Sommaire
- Augustin dans le monde chrétien oriental
- La controverse du Filioque
- Deux approches trinitaires
- Le péché originel : divergences fondamentales
- Grâce, libre arbitre et synergisme
- La critique de Vladimir Lossky
- Georges Florovsky et la relecture patristique
- Perspectives orthodoxes contemporaines
- Le dialogue oecuménique
- Conclusion
Augustin dans le monde chrétien oriental
La place de saint Augustin dans la tradition chrétienne orientale diffère radicalement de celle qu'il occupe en Occident. Alors que la théologie catholique et protestante le considère comme le plus grand des Pères de l'Église, la tradition orthodoxe, tout en reconnaissant son importance historique, émet des réserves significatives sur certains aspects de sa pensée. Cette asymétrie s'explique d'abord par un fait linguistique : Augustin écrit en latin, et ses oeuvres n'ont été que partiellement et tardivement traduites en grec. Les Pères grecs qui lui sont contemporains — les Cappadociens, Jean Chrysostome, Cyrille d'Alexandrie — écrivent dans une langue que l'Occident latin lit de moins en moins, tandis que l'Orient ne lit pas le latin. Deux traditions théologiques se développent ainsi en parallèle, avec des échanges limités.
Dans les premiers siècles qui suivent la mort d'Augustin, sa réception en Orient est discrète mais pas hostile. Des fragments de ses écrits sont connus des théologiens byzantins, notamment à travers des florilèges compilés pour les controverses christologiques. Maxime le Confesseur (VIIe siècle) cite Augustin avec respect, bien qu'il ne partage pas toutes ses positions. C'est avec le schisme de 1054 et les polémiques qui l'entourent que le regard oriental sur Augustin se durcit progressivement. Comme le détaille notre guide sur la vie et l'oeuvre d'Augustin, l'évêque d'Hippone élabore sa théologie dans un contexte spécifiquement occidental — les controverses donatiste et pélagienne — qui n'a pas d'équivalent direct en Orient.
Il serait cependant inexact de réduire la position orthodoxe à un simple rejet. L'attitude varie selon les époques, les théologiens et les Églises locales. L'Église orthodoxe russe, par exemple, commémore Augustin le 15 juin (ancien calendrier) en tant que « bienheureux Augustin, évêque d'Hippone ». L'Église de Grèce est plus réservée. Les théologiens orthodoxes contemporains oscillent entre critique sévère et relecture nuancée, dans un débat qui reste ouvert.
La controverse du Filioque
La question du Filioque constitue le point de friction le plus visible entre la théologie augustinienne et la tradition orthodoxe. Le Credo de Nicée-Constantinople (381) professe que le Saint-Esprit « procède du Père ». À partir du VIe siècle, les Églises d'Occident ajoutent progressivement le mot Filioque (« et du Fils »), affirmant ainsi que l'Esprit procède du Père et du Fils. Cet ajout, officialisé à Rome en 1014, est l'une des causes théologiques majeures du schisme de 1054.
Augustin est considéré, à juste titre, comme l'un des principaux artisans théologiques du Filioque. Dans le De Trinitate, il développe l'idée que le Saint-Esprit est le lien d'amour (vinculum caritatis) entre le Père et le Fils, procédant de l'un et de l'autre comme d'un seul principe. Cette pneumatologie s'inscrit dans la logique de sa théologie trinitaire, fondée sur l'unité de l'essence divine : puisque le Père et le Fils sont consubstantiels, l'Esprit qui procède du Père procède nécessairement aussi du Fils.
Pour la théologie orthodoxe, cette position est problématique à double titre. D'une part, elle modifie un texte conciliaire sans l'accord d'un concile oecuménique. D'autre part, elle repose sur une conception de la Trinité qui, selon les théologiens orientaux, subordonne les personnes divines à l'essence commune et brouille la distinction entre les propriétés personnelles du Père (la paternité et la spiration) et celles du Fils (la filiation). Photius, patriarche de Constantinople au IXe siècle, est le premier à formaliser la critique orientale du Filioque dans sa Mystagogie du Saint-Esprit.
Deux approches trinitaires
Au-delà de la question technique du Filioque, c'est l'ensemble de l'approche trinitaire d'Augustin qui fait débat dans la tradition orthodoxe. La théologie trinitaire des Pères grecs — notamment Basile de Césarée, Grégoire de Nazianze et Grégoire de Nysse — part des trois personnes (hypostases) divines pour remonter vers l'unité de l'essence. Augustin, à l'inverse, part de l'unité de l'essence divine pour expliquer la distinction des personnes. Cette différence méthodologique, soulignée par Theodore de Régnon au XIXe siècle et amplifiée par les théologiens orthodoxes du XXe siècle, a des conséquences profondes sur la compréhension de la vie trinitaire.
L'analogie psychologique développée par Augustin dans le De Trinitate — l'âme humaine comme image de la Trinité à travers la mémoire, l'intelligence et la volonté — est perçue par les théologiens orthodoxes comme une approche excessivement abstraite et rationaliste du mystère trinitaire. Les Pères grecs privilégient une théologie plus apophatique, insistant sur l'incompréhensibilité ultime du mystère divin et sur la primauté de l'expérience liturgique et mystique sur la spéculation intellectuelle.
La monarchie du Père
Un point crucial de la divergence concerne la « monarchie du Père » — le principe selon lequel le Père est l'unique source et l'unique cause au sein de la Trinité. Pour les Pères grecs, cette monarchie est absolue : le Père est la seule cause de la génération du Fils et de la procession de l'Esprit. Le Filioque augustinien, en attribuant au Fils un rôle dans la procession de l'Esprit, semble porter atteinte à cette monarchie et introduire deux principes au sein de la Trinité — ce que la théologie orthodoxe considère comme une dérive vers une forme subtile de subordination ou de confusion entre les personnes.
Le péché originel : divergences fondamentales
La lecture augustinienne
La doctrine augustinienne du péché originel constitue un autre point de divergence majeur avec la tradition orthodoxe. Pour Augustin, le péché d'Adam n'est pas seulement un événement historique dont l'humanité subit les conséquences : il est une faute transmise par génération à tous les descendants d'Adam, de sorte que chaque être humain naît dans un état de culpabilité héréditaire. Cette doctrine, forgée dans le combat contre Pélage, s'appuie sur une lecture de l'Épître aux Romains (5, 12) selon laquelle « tous ont péché en Adam » (in quo omnes peccaverunt).
La lecture orientale
La tradition orientale lit ce même passage différemment. Les Pères grecs comprennent le verset paulinien comme signifiant « tous ont péché parce que tous meurent » — la mort, conséquence du péché d'Adam, introduisant un désordre dans la condition humaine qui conduit chacun à pécher personnellement. L'humanité hérite donc de la mortalité et d'une propension au péché, mais non de la culpabilité personnelle d'Adam. Cette distinction, apparemment subtile, a des conséquences considérables sur l'anthropologie théologique, la compréhension du baptême et la sotériologie.
La conception orthodoxe refuse le pessimisme anthropologique qui découle de la position augustinienne. Si la nature humaine est blessée par la chute, elle n'est pas corrompue au point de ne pouvoir coopérer avec la grâce divine. L'image de Dieu dans l'homme, bien qu'obscurcie, n'est pas détruite. Cette vision plus optimiste de la nature humaine se reflète dans la spiritualité orthodoxe, qui met l'accent sur la déification (théosis) de l'homme — sa participation à la vie divine — plutôt que sur sa justification forensique.
Grâce, libre arbitre et synergisme
La position augustinienne sur la grâce
La question du rapport entre la grâce divine et le libre arbitre humain est étroitement liée à celle du péché originel. Pour Augustin, la grâce est un don gratuit et souverain de Dieu qui précède, accompagne et achève le salut de l'homme. Le libre arbitre, blessé par le péché originel, est incapable de se tourner vers Dieu sans le secours préalable de la grâce. Dans ses écrits tardifs, Augustin développe une doctrine de la prédestination selon laquelle Dieu choisit de toute éternité ceux qu'il sauvera, sans que ce choix soit fondé sur les mérites prévus de l'homme.
Le synergisme oriental
La tradition orthodoxe, tout en affirmant la nécessité de la grâce, maintient le principe de la synergie (synergeia) entre la grâce divine et la liberté humaine. Selon cette conception, Dieu offre sa grâce à tous les hommes, mais chacun conserve la liberté de l'accueillir ou de la refuser. Le salut est une coopération entre l'initiative divine et la réponse humaine, non une opération unilatérale de Dieu sur une volonté passive. Maxime le Confesseur formule cette synergie avec une précision remarquable : la volonté humaine, créée libre, est appelée à s'harmoniser librement avec la volonté divine, sans que cette harmonisation soit une nécessité imposée.
La doctrine augustinienne de la prédestination est particulièrement contestée dans la tradition orthodoxe. Jean Damascène (VIIIe siècle), dans son Exposition exacte de la foi orthodoxe, affirme explicitement que Dieu veut le salut de tous les hommes et ne prédestine personne à la damnation. Cette position, qui correspond au consensus patristique oriental, exclut le double décret de prédestination que certains interprètes d'Augustin — notamment dans la tradition calviniste — ont déduit de ses écrits.
La critique de Vladimir Lossky
Vladimir Lossky (1903-1958), théologien orthodoxe russe émigré en France, est l'auteur de la critique la plus influente d'Augustin dans la pensée orthodoxe contemporaine. Dans sa Théologie mystique de l'Église d'Orient (1944), Lossky oppose systématiquement la théologie augustinienne à la tradition des Pères grecs, faisant d'Augustin le responsable principal des dérives de la théologie occidentale. Pour approfondir la pensée de Lossky, consultez notre article détaillé.
Selon Lossky, l'erreur fondamentale d'Augustin est d'ordre méthodologique : en partant de l'essence divine pour comprendre les personnes trinitaires, il introduit un rationalisme qui substitue la spéculation philosophique à l'expérience mystique. Le Filioque, le péché originel héréditaire et la grâce irrésistible sont, dans cette lecture, les conséquences logiques d'une même déviation initiale. Lossky voit dans l'augustinisme la source de la scolastique médiévale, de la Réforme protestante et, in fine, de la sécularisation de la pensée occidentale.
La critique de Lossky, pour percutante qu'elle soit, a été nuancée par des théologiens orthodoxes ultérieurs. On lui reproche une lecture trop schématique d'Augustin, une opposition trop rigide entre Orient et Occident, et une tendance à projeter sur Augustin la responsabilité de développements théologiques postérieurs. Néanmoins, son influence sur la théologie orthodoxe contemporaine reste considérable, et ses catégories d'analyse continuent de structurer le débat.
Georges Florovsky et la relecture patristique
Georges Florovsky (1893-1979), autre grand théologien orthodoxe russe de l'émigration, propose une lecture d'Augustin plus nuancée que celle de Lossky. Spécialiste de patristique, Florovsky reconnaît la valeur de nombreux aspects de la pensée augustinienne tout en identifiant les points de divergence avec la tradition orientale. Son approche, plus historique et moins systématique que celle de Lossky, cherche à resituer Augustin dans son contexte et à distinguer ce qui relève de sa pensée propre et ce que la tradition occidentale ultérieure lui a attribué.
Florovsky souligne notamment que les excès de l'augustinisme — la doctrine de la double prédestination, le juridisme de la théologie de la grâce — sont davantage le fait des disciples que du maître. Il reconnaît dans les Confessions une oeuvre spirituelle de premier plan et dans l'ecclésiologie augustinienne des intuitions précieuses pour le dialogue oecuménique. Sa position inaugure un courant de relecture orthodoxe d'Augustin qui cherche à dépasser l'opposition frontale pour identifier les zones de convergence possible.
Perspectives orthodoxes contemporaines
La théologie orthodoxe contemporaine présente un éventail de positions sur la question augustinienne. Le courant « néo-patristique », représenté par John Meyendorff et Alexander Schmemann, prolonge la relecture critique mais nuancée de Florovsky. Il distingue soigneusement entre Augustin et l'augustinisme, reconnaissant la stature du Père de l'Église tout en critiquant certains développements de sa pensée repris et amplifiés par la tradition occidentale.
Un courant plus radical, représenté par John Romanides et Christos Yannaras, maintient une critique sévère d'Augustin, considéré comme le principal responsable de la divergence entre les théologies orientale et occidentale. Romanides va jusqu'à mettre en cause l'orthodoxie d'Augustin, arguant que sa formation néoplatonicienne l'a conduit à des positions incompatibles avec la tradition patristique grecque. Cette lecture, bien que minoritaire, alimente un courant de pensée influent dans certains milieux théologiques grecs.
Entre ces deux pôles, un nombre croissant de théologiens orthodoxes plaident pour une approche plus apaisée. Ils soulignent que la théologie orthodoxe a ses propres diversités internes et que l'opposition entre « Orient » et « Occident » est souvent plus schématique que la réalité historique. La redécouverte de théologiens byzantins qui ont lu et utilisé Augustin — comme Maxime le Confesseur ou Gennade Scholarios — contribue à nuancer le récit d'une opposition irréductible. Pour comprendre les enjeux du Filioque dans ce contexte, voir notre analyse de la controverse.
Le dialogue oecuménique
La question de la réception d'Augustin s'inscrit dans le cadre plus large du dialogue oecuménique entre catholiques et orthodoxes. Depuis le Concile Vatican II (1962-1965), qui a marqué une ouverture sans précédent de l'Église catholique vers les Églises orientales, et depuis la rencontre historique entre le pape Paul VI et le patriarche Athénagoras en 1964, les commissions théologiques mixtes travaillent sur les points de divergence doctrinale. Pour comprendre le contexte plus large de ces échanges, on peut consulter l'histoire de l'Église orthodoxe.
La question du Filioque a fait l'objet de clarifications importantes. En 1995, le Conseil pontifical pour la promotion de l'unité des chrétiens a publié un document reconnaissant que la formule originelle du Credo, sans le Filioque, est « normative » et que l'ajout latin doit être compris dans le cadre de la tradition patristique grecque de la monarchie du Père. Cette avancée, sans résoudre entièrement la question, témoigne d'une volonté de rapprochement.
La question du péché originel et de la grâce fait également l'objet de discussions théologiques constructives. Les deux traditions reconnaissent que les formulations historiques, développées dans des contextes controversistes différents, ne rendent pas justice à la complexité du mystère du salut. La notion de synergie, longtemps considérée comme incompatible avec l'augustinisme, trouve des échos dans certains courants de la théologie catholique contemporaine, ouvrant des perspectives de convergence.
Conclusion
La relation entre saint Augustin et l'Église orthodoxe illustre la complexité des rapports entre les grandes traditions chrétiennes. Ni rejet total ni acceptation sans réserve, la position orthodoxe témoigne d'un discernement théologique qui sait reconnaître la grandeur d'un penseur tout en identifiant les limites de certaines de ses thèses. Les critiques de Lossky et de Romanides, la relecture de Florovsky, les perspectives contemporaines de Meyendorff et de Schmemann dessinent un panorama intellectuel riche qui enrichit la compréhension de l'héritage augustinien.
Le dialogue oecuménique en cours offre l'espoir d'un dépassement des oppositions historiques. La redécouverte de la diversité interne à chaque tradition, la relecture critique des polémiques passées et la recherche de formulations communes sur les questions qui divisent constituent autant de voies prometteuses. Augustin, dont la pensée a nourri tant de controverses, pourrait paradoxalement devenir un lieu de rencontre entre les théologies orientale et occidentale, à condition que chaque tradition accepte de relire son héritage avec lucidité et ouverture.