La pensee de Saint Augustin sur le mariage et la famille a profondément façonné la doctrine chrétienne occidentale. Du traite De bono coniugali a la Cite de Dieu, l'évêque d'Hippone a élaboré une réflexion nuancee qui articule la bonte du mariage, la réalité de la concupiscence et la dimension sacramentelle du lien conjugal.
Sommaire
L'expérience personnelle d'Augustin
Avant d'examiner la théologie du mariage chez Augustin, il est indispensable de rappeler son parcours personnel, qui eclaire singulierement sa réflexion. L'homme qui allait devenir l'un des plus grands théologiens du mariage chrétien n'a lui-meme jamais ete marie au sens sacramentel du terme. Cette circonstance biographique, loin d'invalider ses analyses, leur conféré une tension particulière entre l'expérience vecue et la réflexion doctrinale.
Augustin a vecu pendant pres de quinze ans avec une concubine, dont le nom ne nous a pas ete transmis par les sources. Cette union, conforme aux moeurs de la société romaine tardive, a donne naissance a un fils, Adeodatus, ne vers 372. Les Confessions laissent transparaitre un attachement profond a cette femme, dont la separation, imposee par la mère d'Augustin en vue d'un mariage socialement plus avantageux, lui a cause une douleur intense : « Mon cœur, qui lui était attache, en fut dechire et blesse, et il saignait » (Confessions, VI, 15).
Cette expérience de la vie conjugale — fut-elle informelle — et de la separation a incontestablement marque la réflexion d'Augustin sur le mariage. On percoit dans ses ecrits une conscience aigue de la puissance du lien affectif et charnel qui unit les epoux, ainsi qu'une lucidite sur les tensions que la sexualite introduit dans la relation conjugale. La conversion d'Augustin au christianisme et son choix de la continence ont transforme cette expérience en matière a réflexion théologique.
Le renoncement d'Augustin a la vie conjugale, loin de proceder d'un mepris du mariage, s'inscrit dans une logique de consecration totale a Dieu qui était celle du monachisme naissant. Augustin n'a jamais condamné le mariage ; il a au contraire pris soin de le defendre contre ceux qui le devaluaient, qu'il s'agisse des manicheens, qui consideraient la procreation comme une œuvre mauvaise, ou de certains ascetes radicaux qui refusaient toute valeur au lien conjugal.
Les trois biens du mariage
La contribution la plus célèbre d'Augustin a la théologie du mariage est sa theorie des trois biens (bona matrimonii), exposee principalement dans le traite De bono coniugali (Du bien du mariage), redige vers 401. Cette theorie, qui deviendra le fondement de la doctrine catholique du mariage pour plus d'un millenaire, identifie trois éléments constitutifs de la bonte du mariage : la progeniture (proles), la fidelite (fides) et le sacrement (sacramentum).
Le premier bien, la proles, designe la finalite procreative du mariage. Pour Augustin, l'union conjugale est ordonnee en premier lieu a la génération et a l'éducation des enfants. Cette finalite n'est pas seulement biologique : elle est aussi spirituelle, puisque les parents ont la responsabilite d'élever leurs enfants dans la foi chrétienne et de les conduire au bapteme. La progeniture conféré au mariage une dignite particulière en l'associant a l'œuvre creatrice de Dieu.
Le deuxieme bien, la fides, designe la fidelite mutuelle que se doivent les epoux. Cette fidelite ne se reduit pas a la continence sexuelle, bien qu'elle l'inclue : elle englobe l'ensemble des devoirs reciproques de soutien, de respect et de charité que les epoux se doivent l'un a l'autre. Augustin insiste sur le caractère exclusif de cette fidelite, qui exclut toute relation extraconjugale et fonde une communauté de vie fondee sur la confiance mutuelle.
Le sacramentum : l'indissolubilite du lien
Le troisieme bien, le sacramentum, est sans doute le plus original et le plus influent de la trilogie augustinienne. Le terme sacramentum, dans l'usage d'Augustin, ne designe pas encore le « sacrement » au sens technique que la théologie médiévale donnera a ce mot. Il renvoie plutot a l'idee d'un lien sacré et indelibile qui unit les epoux et qui subsiste meme après la separation de fait ou l'adultere de l'un des conjoints.
Augustin compare ce lien a la marque (character) que le bapteme imprime dans l'ame du baptise : de meme que le bapteme ne peut etre efface, le lien conjugal ne peut etre dissous. Cette analogie, profondément novatrice, pose les fondements de la doctrine de l'indissolubilite du mariage qui deviendra l'un des piliers de la discipline catholique. Le mariage, pour Augustin, est un signe (sacramentum) de l'union indissoluble du Christ et de l'Église, selon l'enseignement de l'Epitre aux Ephesiens.
| Bien du mariage | Terme latin | Signification |
|---|---|---|
| Progéniture | Proles | Finalité procréative et éducative |
| Fidélité | Fides | Exclusivité et soutien mutuel des époux |
| Sacrement | Sacramentum | Lien indissoluble, signe de l'union du Christ et de l'Église |

Mariage et concupiscence
La question de la concupiscence (concupiscentia) constitue l'aspect le plus débattu et le plus controverse de la pensee augustinienne sur le mariage. Pour comprendre la position d'Augustin, il faut la resituer dans le contexte de sa théologie du péché originel et de la condition dechue de l'humanite.
Augustin definit la concupiscence comme le desir desordonné qui affecte l'etre humain depuis la chute d'Adam. Ce desir, qui se manifeste de manière particulièrement aigue dans la sphere sexuelle, n'est pas en lui-meme un péché, mais il est une conséquence du péché et une incitation permanente au péché. La sexualite humaine, telle qu'elle existe après la chute, est marquee par une pulsion qui echappe partiellement au controle de la volonte rationnelle — phenomene qu'Augustin observe avec une franchise remarquable pour son époque.
Dans le cadre du mariage, la relation conjugale ordonnee a la procreation est exempte de péché, meme si elle reste affectee par la concupiscence. Augustin distingue soigneusement entre l'usage bon de la sexualite (l'union conjugale en vue de la progeniture) et l'usage mauvais (la recherche du plaisir comme fin en soi). Le mariage, en canalisant la concupiscence vers une fin bonne, accomplit une œuvre de sanctification que ni la continence forcee ni le libertinage ne peuvent realiser.
Cette position, qui peut paraitre severe au lecteur contemporain, doit etre replacee dans son contexte polémique. Augustin élaboré sa théologie de la concupiscence en réponse a Julien d'Eclane, évêque pelagien qui affirmait que la sexualite était un bien naturel non affecte par le péché originel. Face a cette position, Augustin a pu durcir ses formulations pour souligner la réalité de la condition dechue, ce qui a conduit certains interpretes a lui attribuer un pessimisme sexuel qui ne rend pas justice a la complexite de sa pensee.
Virginite et mariage : une hierarchie contestee
Augustin etablit une hierarchie entre la virginite consacree et le mariage, placant la première au-dessus du second dans l'ordre de la perfection chrétienne. Cette hierarchie, exposee dans le traite De sancta virginitate (De la sainte virginite), s'inscrit dans une tradition qui remonte a l'apotre Paul (1 Corinthiens 7) et qui était largement partagee par les Pères de l'Église.
Pour Augustin, la virginite consacree est superieure au mariage parce qu'elle anticipe la condition des elus dans le Royaume de Dieu, ou « on ne prend ni femme ni mari » (Matthieu 22, 30). Le vierge ou la vierge consacree renonce aux biens du mariage — la progeniture et l'union charnelle — pour se consacrer entièrement a Dieu. Ce renoncement, loin d'etre un mepris du mariage, en presuppose la bonte : on ne peut renoncer qu'a un bien, et le mérite du renoncement est proportionnel a la valeur du bien auquel on renonce.
Cependant, Augustin prend soin de preciser que cette hierarchie ne s'applique qu'a l'état de vie, non aux personnes. Un epoux vertueux est superieur a un vierge orgueilleux, et la saintete n'est pas le monopole des continents. Le mariage, vecu dans la charité et la fidelite, peut conduire a une saintete authentique, comme en temoignent les figures bibliques d'Abraham, de Sara, de Tobie et d'Anne.
Cette position nuancee n'a pas toujours ete correctement comprise. Certains lecteurs ont cru voir chez Augustin une condamnation du mariage qui n'est pas dans ses textes. L'évêque d'Hippone a lui-meme du se defendre contre cette interprétation en rappelant que son traite De bono coniugali constituait une défense explicite du mariage. La relation entre le mariage religieux tel qu'il se pratique encore en Corrèze et la théologie augustinienne est plus directe qu'on ne le pense souvent.
La famille dans la Cite de Dieu
La Cite de Dieu, œuvre maitresse d'Augustin composée entre 413 et 426, offre une réflexion sur la famille qui depasse le cadre strictement conjugal pour embrasser la dimension sociale et politique de la cellule familiale. Augustin y présente la famille comme le fondement de la cite terrestre et comme une image de la cite céleste.
Dans le livre XIX de la Cite de Dieu, Augustin decrit la famille comme le lieu premier de la paix sociale. Le père de famille y exerce une autorité qui n'est pas domination arbitraire mais service du bien commun domestique. Cette autorité, qui s'etend aux enfants, aux serviteurs et aux esclaves (Augustin ne remet pas en cause l'esclavage, tout en exigeant que les esclaves soient traites humainement), vise a maintenir l'harmonie et a conduire chaque membre de la maisonnee vers le bien.
L'analogie entre la famille et la cite est fondamentale dans la pensee politique d'Augustin. De meme que la famille est gouvernee par le père, la cite est gouvernee par le magistrat, et les deux formes d'autorité trouvent leur source dans le gouvernement divin de la création. Cette analogie ne signifie pas que le pouvoir politique soit une extension du pouvoir paternel, mais que les deux partagent une meme finalite : la paix ordonnee, definie par Augustin comme « la tranquillite de l'ordre » (tranquillitas ordinis).

La famille augustinienne n'est pas un espace clos sur lui-meme. Elle est ouverte sur la communauté chrétienne et sur le monde. Les parents ont la responsabilite non seulement d'élever leurs enfants dans la foi, mais aussi de pratiquer l'hospitalite, de secourir les pauvres et de contribuer au bien commun de la cite. Cette conception de la famille comme cellule ouverte et solidaire a durablement influence la pensee sociale chrétienne.
L'éducation des enfants
Augustin accorde une attention particulière a l'éducation des enfants, qu'il considéré comme l'une des responsabilites les plus graves des parents. Le De catechizandis rudibus, s'il est avant tout un manuel de catechese, contient des réflexions pedagogiques qui s'appliquent aussi a l'éducation familiale. L'educateur — qu'il soit parent, pretre ou catechiste — doit adapter son enseignement a l'age et au temperament de l'enfant, privilegier l'exemple sur le discours et susciter l'amour du bien plutot que la crainte du chatiment.
La dimension spirituelle de l'éducation est pour Augustin primordiale. Les parents chrétiens ont le devoir de conduire leurs enfants au bapteme, de leur enseigner les rudiments de la foi et de les former a la prière. Cette responsabilite est partagee avec la communauté ecclésiale, mais elle repose en premier lieu sur la famille, « Église domestique » selon l'expression qui sera reprise par le Concile Vatican II. Pour une mise en images de cette tradition dans le contexte corrézien, voir notre article sur la photographie de mariage dans les églises de Corrèze.
L'héritage doctrinal
L'influence de la pensee augustinienne sur le mariage et la famille a ete determinante dans l'élaboration de la doctrine catholique. La theorie des trois biens du mariage a ete reprise par les théologiens médiévaux — en particulier Pierre Lombard et Thomas d'Aquin — et a constitue le cadre de référence du droit canonique matrimonial jusqu'au Code de 1983.
Le Concile de Trente (1545-1563), dans son decret sur le sacrement du mariage, s'est largement appuye sur les ecrits d'Augustin pour definir les proprietes essentielles du mariage chrétien : unité (monogamie) et indissolubilite. La formulation tridentine du mariage comme sacrement conferant la grâce aux epoux développé l'intuition augustinienne du sacramentum, bien qu'elle aille au-dela de ce qu'Augustin entendait par ce terme.
L'évolution recente
Le Concile Vatican II (1962-1965), tout en maintenant la substance de la doctrine augustinienne, a introduit des nuances significatives. La constitution pastorale Gaudium et spes a abandonne la hierarchie traditionnelle des fins du mariage (procreation en premier, amour conjugal en second) pour présenter l'amour des epoux et la procreation comme deux finalites également essentielles. Cette évolution, sans contredire Augustin, a permis de valoriser la dimension personnaliste du mariage que la tradition augustinienne avait parfois negligee.
Le magistere contemporain, en particulier l'exhortation apostolique Amoris laetitia du pape Francois (2016), poursuit cette relecture en insistant sur la misericorde et l'accompagnement pastoral des situations conjugales complexes. Si Augustin reste une référence incontournable, sa pensee est desormais lue dans un contexte théologique et pastoral profondément renouvele. Pour obtenir un devis pour votre mariage, les aspects pratiques viennent completer la réflexion spirituelle.
Regards contemporains sur la pensee d'Augustin
La pensee d'Augustin sur le mariage et la famille fait l'objet d'un regain d'intérêt dans le contexte contemporain, marque par les débats sur la definition du mariage, la place de la sexualite et le rôle de la famille dans la société. Les théologiens, les philosophes et les historiens se penchent sur ces textes avec un regard renouvele, nourri par les acquis de l'hermeneutique, de l'anthropologie et des études de genre.
Certains auteurs contemporains voient dans la pensee augustinienne sur la sexualite une source du « pessimisme sexuel » qui aurait marque le christianisme occidental. Cette lecture, si elle identifie correctement certaines tensions dans les textes d'Augustin, tend a simplifier une pensee complexe et a ignorer le contexte polémique dans lequel elle s'est élaborée. D'autres interpretes soulignent au contraire la richesse de la réflexion augustinienne sur l'amour, la fidelite et le don de soi, y trouvant des ressources pour penser le mariage dans un monde marque par l'individualisme et la fragilite des liens.
Le dialogue interreligieux et œcuménique ouvre également de nouvelles perspectives. La comparaison entre la conception augustinienne du mariage et les traditions juive, musulmane et orientale-chrétienne permet de degager les spécificités de chaque approche et d'identifier des convergences insoupconnees. La théologie orthodoxe, par exemple, partage avec Augustin l'insistance sur le caractère sacramentel du mariage, tout en développant une théologie de l'amour conjugal plus lyrique et moins marquee par la problematique de la concupiscence.
Conclusion
La pensee de Saint Augustin sur le mariage et la famille constitue un édifice théologique d'une coherence et d'une profondeur remarquables. De la theorie des trois biens du mariage a la réflexion sur la famille dans la Cite de Dieu, en passant par le débat sur la concupiscence et la hierarchie entre virginite et mariage, Augustin a pose les fondements d'une doctrine qui a structure la pensee occidentale pendant plus de quinze siècles.
Si certains aspects de cette pensee appellent une relecture critique a la lumière des evolutions théologiques, anthropologiques et sociales recentes, les intuitions fondamentales d'Augustin — la bonte du mariage, l'indissolubilite du lien conjugal, la famille comme lieu de formation humaine et spirituelle — conservent une pertinence qui depasse leur contexte d'élaboration. Lire Augustin sur le mariage, c'est se confronter a une pensee exigeante qui refuse les facilites et invite a prendre au sérieux la grandeur et la difficulte de la vie conjugale.
