Le Filioque, cette clause latine ajoutee au Credo de Nicee-Constantinople, constitue l'un des differends theologiques les plus durables de l'histoire chretienne. Au coeur de cette controverse, la theologie trinitaire d'Augustin d'Hippone a joue un role determinant, faconnant la doctrine occidentale et creusant un fosse avec l'Orient chretien qui perdure depuis plus d'un millenaire.

Sommaire

Les origines du Filioque : du Credo de 381 au concile de Tolede

Pour comprendre la controverse du Filioque, il convient de remonter au Symbole de Nicee-Constantinople, formule lors du premier concile de Constantinople en 381. Ce texte, qui demeure la confession de foi commune a la grande majorite des chretiens, affirme que le Saint-Esprit "procede du Pere". Cette formulation, directement inspiree de l'Evangile selon Jean (15, 26), ne mentionnait aucunement le Fils dans la procession de l'Esprit. Le Credo de 381 representait un compromis doctrinal durement negocie entre differentes tendances theologiques, et sa formulation etait consideree comme definitive par les Peres conciliaires.

C'est dans le contexte specifique de l'Espagne wisigothique que le Filioque fit sa premiere apparition officielle. Le troisieme concile de Tolede, en 589, marque la conversion du roi Reccarede et des Wisigoths de l'arianisme au catholicisme. Pour souligner avec force la pleine divinite du Fils — que les ariens contestaient — les eveques reunis a Tolede insererent la clause "et du Fils" (Filioque) dans le Credo. Cette insertion repondait a une preoccupation pastorale immediate : il fallait que les nouveaux convertis comprennent sans ambiguite que le Fils etait pleinement egal au Pere, y compris dans sa relation a l'Esprit Saint.

Cette decision, prise dans un contexte local, n'avait pas la pretention de modifier un texte conciliaire oecumenique. Pourtant, elle allait engendrer des consequences theologiques et ecclesiales considerables. Le Filioque se repandit progressivement dans la liturgie des Eglises d'Occident, d'abord en Espagne, puis dans le royaume franc, ou Charlemagne en fit un etendard de l'orthodoxie latine face a ce qu'il percevait comme les insuffisances theologiques de Byzance.

Il est essentiel de noter que Rome elle-meme hesita longtemps avant d'adopter le Filioque. Le pape Leon III, au debut du IXe siecle, approuva la doctrine de la double procession tout en refusant l'ajout au Credo. Il fit meme graver le texte original du Symbole sur des plaques d'argent a Saint-Pierre, signalant ainsi son attachement a la lettre du concile de 381. Ce n'est qu'au debut du XIe siecle, sous la pression des empereurs germaniques, que Rome integra definitivement le Filioque dans sa liturgie.

Augustin et le De Trinitate : fondements d'une theologie

La theologie trinitaire d'Augustin d'Hippone constitue le socle doctrinal sur lequel repose l'ensemble de l'argumentation occidentale en faveur du Filioque. Son traite majeur, le De Trinitate, redige sur une periode de pres de vingt ans (entre 399 et 419 environ), represente l'une des oeuvres les plus ambitieuses et les plus complexes de la pensee patristique. Augustin y deploie une reflexion systematique sur la nature de Dieu-Trinite qui marquera durablement la theologie latine.

L'approche augustinienne se distingue de celle des Peres grecs sur un point fondamental : tandis que les Cappadociens (Basile de Cesaree, Gregoire de Nazianze, Gregoire de Nysse) partent des trois personnes divines pour penser leur unite, Augustin part de l'essence divine unique pour comprendre ensuite la distinction des personnes. Cette difference methodologique, apparemment technique, engendre des consequences doctrinales majeures. En privilegiant l'unite de l'essence, Augustin est conduit a penser les relations intratrinitaires comme des relations mutuelles et symetriques.

La double procession chez Augustin

Dans cette perspective, Augustin affirme que le Saint-Esprit procede du Pere et du Fils comme d'un seul principe (tamquam ab uno principio). Le Pere et le Fils "spirent" conjointement l'Esprit, non pas comme deux sources distinctes, mais en vertu de leur essence commune. L'Esprit Saint est ainsi concu comme le lien d'amour (vinculum caritatis) unissant le Pere et le Fils, l'Amour mutuel qui procede des deux premieres personnes de la Trinite.

Augustin developpe egalement une serie d'analogies psychologiques celebres pour eclairer le mystere trinitaire : la memoire, l'intelligence et la volonte ; l'esprit, la connaissance de soi et l'amour de soi. Ces analogies, tirees de l'experience interieure de l'ame humaine, refletent sa conviction que l'homme, cree a l'image de Dieu, porte en lui une structure trinitaire. Dans chacune de ces triades, le troisieme terme procede des deux premiers, ce qui renforce l'idee de la double procession.

Il faut cependant souligner qu'Augustin maintient la monarchie du Pere en precisant que l'Esprit procede "principalement" (principaliter) du Pere. Le Pere est la source premiere, celle qui communique au Fils la capacite de spirer l'Esprit. Cette nuance, souvent negligee dans les polemiques ulterieures, montre qu'Augustin ne concevait pas une symetrie parfaite entre le Pere et le Fils dans la procession de l'Esprit. Pour approfondir la pensee d'Augustin dans son ensemble, consultez notre page consacree a la vie et l'oeuvre de saint Augustin.

Manuscrit ancien representant un diagramme trinitaire medieval
Diagramme trinitaire typique des manuscrits medievaux, illustrant les relations entre les personnes divines

La progression du Filioque en Occident

Apres le concile de Tolede de 589, le Filioque connut une diffusion progressive mais irreguliere dans l'Occident latin. La periode carolingienne marqua une etape decisive dans cette propagation. Charlemagne, soucieux d'affirmer l'autorite de son empire face a Byzance, fit du Filioque un marqueur d'identite doctrinale occidentale. Les theologiens de la cour carolingienne, notamment Alcuin d'York et Theodulfe d'Orleans, produisirent des traites justifiant l'ajout en s'appuyant abondamment sur Augustin.

L'incident le plus revelateur de cette periode est l'affaire du Filioque au synode d'Aix-la-Chapelle en 809. Des moines francs de Jerusalem, qui chantaient le Credo avec le Filioque, furent accuses par des moines grecs de falsifier la foi. L'affaire remonta jusqu'a Charlemagne, qui envoya une delegation a Rome pour obtenir l'appui du pape Leon III. Comme nous l'avons mentionne, le pape approuva la doctrine mais refusa la modification du Credo, creant ainsi une situation ambigue qui perdurerait pendant deux siecles.

La reception du Filioque dans les differentes regions d'Occident ne fut pas uniforme. Si les Eglises franques et germaniques l'adopterent rapidement, d'autres regions furent plus lentes. L'Italie du Sud, longtemps sous influence byzantine, conserva le Credo original dans certaines de ses liturgies. L'Angleterre et l'Irlande, dont les traditions monastiques entretenaient des liens avec l'Orient, mirent egalement du temps a integrer l'ajout.

L'adoption romaine definitive

L'adoption definitive du Filioque par Rome intervint en 1014, lorsque le pape Benoit VIII, sous la pression de l'empereur Henri II, accepta d'inclure la clause dans la liturgie romaine. Cette decision, motivee davantage par des considerations politiques que theologiques, scellait l'ecart entre les traditions orientale et occidentale. Desormais, l'ensemble de l'Occident latin professait un Credo different de celui de l'Orient grec, rendant toute tentative de reconciliation d'autant plus complexe.

La critique orientale : Photius et la tradition patristique grecque

La premiere critique systematique du Filioque depuis l'Orient emana du patriarche Photius de Constantinople au IXe siecle. Dans sa Mystagogie du Saint-Esprit, Photius developpa une argumentation rigoureuse contre la double procession. Son raisonnement reposait sur plusieurs piliers : le respect du texte conciliaire, la monarchie du Pere, et une lecture differente des Ecritures et des Peres.

Pour Photius, la procession du Saint-Esprit releve exclusivement de la personne du Pere, qui est le seul principe (arche, aitia) au sein de la Trinite. Le Pere seul est "cause" du Fils (par generation) et de l'Esprit (par procession). Attribuer au Fils un role dans la procession de l'Esprit reviendrait, selon Photius, a introduire deux principes dans la Trinite et a confondre les proprietes personnelles des hypostases divines. Si le Fils spirait l'Esprit, qu'est-ce qui distinguerait encore la generation (propre au Fils) de la procession (propre a l'Esprit) ?

Photius s'appuya egalement sur l'autorite des Peres grecs, en particulier sur les Cappadociens et sur Maxime le Confesseur. Il souligna que la tradition patristique grecque unanime affirmait la procession du Pere seul au plan de la theologie (c'est-a-dire de la vie immanente de Dieu), tout en reconnaissant que l'Esprit est envoye dans le monde par le Pere et le Fils au plan de l'economie (l'action de Dieu dans l'histoire). Cette distinction entre theologie et economie est fondamentale dans la pensee orientale. Pour comprendre les enjeux de ce debat dans le rapport entre Augustin et l'Eglise orthodoxe, nous y avons consacre un dossier complet.

Les arguments scripturaires et patristiques

Le debat scripturaire se concentre sur quelques versets-cles. L'Orient invoque Jean 15, 26 ("l'Esprit de verite qui procede du Pere") comme preuve que la procession est du Pere seul. L'Occident repond avec Jean 16, 14-15 ("Il prendra de ce qui est a moi") et Galates 4, 6 ("l'Esprit de son Fils") pour justifier le role du Fils. Chaque camp accuse l'autre de lire les textes de maniere selective, et la verite est que les Ecritures ne tranchent pas de maniere univoque la question de la procession eternelle.

Au plan patristique, les deux traditions peuvent invoquer des autorites respectables. Les Latins citent non seulement Augustin mais aussi Ambroise de Milan, Hilaire de Poitiers et meme certains Peres grecs dans des passages ambigus. Les Grecs repondent que les passages invoques concernent la mission temporelle de l'Esprit et non sa procession eternelle. Cette impasse hermeneutique explique en partie pourquoi la controverse n'a jamais ete pleinement resolue. Les Eglises orthodoxes autocephales maintiennent a ce jour leur refus du Filioque.

Le Grand Schisme de 1054 et ses consequences

Le Grand Schisme de 1054, souvent presente comme la rupture definitive entre Rome et Constantinople, fut en realite l'aboutissement d'un long processus de distanciation dont le Filioque n'etait qu'un element parmi d'autres. Les legats pontificaux, conduits par le cardinal Humbert de Moyenmoutier, deposerent sur l'autel de Sainte-Sophie une bulle d'excommunication contre le patriarche Michel Cerulaire. Parmi les griefs enumeres figurait le refus par les Grecs du Filioque, presente par les Latins comme une omission fautive.

La reponse de Michel Cerulaire fut symetrique : il excommunia a son tour les legats et dressa sa propre liste de griefs contre les Latins, incluant l'ajout illegitime au Credo. Ce qui frappe dans l'episode de 1054, c'est que chaque camp accusait l'autre de deviation par rapport a la tradition commune. Les Latins reprochaient aux Grecs d'avoir "retire" le Filioque ; les Grecs reprochaient aux Latins de l'avoir "ajoute". Cette incomprehension mutuelle revelait l'etendue du fosse culturel et theologique qui s'etait creuse au fil des siecles.

Les consequences du schisme furent considerables et durables. La chretiente se trouva divisee en deux blocs confessionnels distincts, chacun developpant ses propres institutions, sa propre theologie, sa propre spiritualite. Le Filioque devint un marqueur identitaire, un shibboleth permettant de distinguer les Latins des Grecs. Les tentatives ulterieures de reunion, notamment aux conciles de Lyon II (1274) et de Florence (1439), achopperent en grande partie sur cette question.

Au concile de Florence, une formule de compromis fut elaboree, stipulant que le Filioque et la formule grecque "du Pere par le Fils" (dia tou Huiou) exprimaient la meme verite de maniere differente. Mais cette union, acceptee sous la contrainte par la delegation byzantine menacee par les Ottomans, fut massivement rejetee par le clerge et le peuple orthodoxe. Marc d'Ephese, le seul eveque grec a avoir refuse de signer l'acte d'union, devint un heros de la resistance orthodoxe.

Les debats modernes et les tentatives de rapprochement

Le XXe siecle a vu un renouveau significatif du dialogue oecumenique autour du Filioque. Le mouvement oecumenique, ne au debut du siecle et institutionnalise par le Conseil oecumenique des Eglises en 1948, a permis aux theologiens des deux traditions de reprendre le debat dans un esprit de recherche commune plutot que de polemique. Plusieurs avancees notables meritent d'etre signalees.

En 1979, le dialogue officiel entre l'Eglise catholique romaine et les Eglises orthodoxes fut inaugure. La question du Filioque y occupa une place centrale. Les theologiens des deux bords s'efforcerent de depasser les caricatures mutuelles et de retrouver le terrain commun des premiers siecles. Un document important fut publie par le Conseil pontifical pour l'unite des chretiens en 1995, intitule Les traditions grecque et latine concernant la procession du Saint-Esprit. Ce texte reconnaissait la legitimite de la formule orientale et affirmait que le Filioque, correctement compris, ne contredisait pas la monarchie du Pere.

Interieur d'une eglise chretienne symbolisant le dialogue oecumenique
Le dialogue oecumenique moderne cherche a surmonter les divisions heritees du passe

Les propositions de compromis

Plusieurs formulations de compromis ont ete proposees par des theologiens des deux traditions. La plus prometteuse est celle du "Pere par le Fils" (ek tou Patros dia tou Huiou), deja presente chez certains Peres grecs et que le concile de Florence avait tentee de promouvoir. Cette formule maintient la monarchie du Pere tout en reconnaissant un role du Fils dans la procession de l'Esprit, sans les implications problematiques du Filioque.

D'autres theologiens, comme le jesuite Jean-Miguel Garrigues ou l'orthodoxe Boris Bobrinskoy, ont propose de distinguer entre la procession eternelle de l'Esprit (du Pere seul, selon la tradition orientale) et la manifestation ou la communication eternelle de l'Esprit (par le Fils, ce que reconnaissent les deux traditions). Cette distinction permettrait de sauvegarder les intuitions theologiques des deux parties sans forcer l'une a adopter la terminologie de l'autre.

Du cote protestant, le Conseil oecumenique des Eglises a recommande en 1979 que les Eglises occidentales reviennent au texte original du Credo sans le Filioque. Certaines Eglises anglicanes et lutheriennes ont effectivement commence a omettre la clause dans certaines celebrations liturgiques, un geste significatif meme s'il ne resout pas la question doctrinale sous-jacente.

L'heritage augustinien dans la theologie trinitaire contemporaine

L'influence d'Augustin sur la theologie trinitaire ne se limite pas a la question du Filioque. Sa methode — partir de l'unite divine pour penser la trinite des personnes — a determine l'ensemble de la reflexion trinitaire occidentale jusqu'au XXe siecle. Des theologiens majeurs comme Thomas d'Aquin, Anselme de Cantorbery et Bonaventure s'inscrivent dans le sillage augustinien, meme lorsqu'ils le corrigent ou le completent.

Le XXe siecle a vu une remise en question significative de l'heritage augustinien en Occident meme. Karl Rahner, dans son Traite de la Trinite, a critique ce qu'il appelait le "monotheisme chretien" occidental, c'est-a-dire une insistance excessive sur l'unite divine au detriment de la trinite des personnes. Jurgen Moltmann a ete encore plus radical dans sa critique, proposant une theologie trinitaire "sociale" inspiree des Cappadociens plutot que d'Augustin. Notre article sur le peche originel chez Augustin explore un autre aspect de cet heritage complexe.

Vers une relecture equilibree

Cependant, des etudes recentes ont montre que l'opposition entre "Augustin et les Cappadociens" etait souvent caricaturale. Michel Rene Barnes et Lewis Ayres ont demontre que la theologie trinitaire d'Augustin etait plus nuancee et plus proche des Peres grecs qu'on ne le pensait. Augustin ne negligeait pas la distinction des personnes, et les Cappadociens ne negligeaient pas l'unite de l'essence. La difference entre les deux approches est une question d'accent et de point de depart, non une opposition radicale.

Cette relecture a des consequences directes sur le debat du Filioque. Si Augustin maintenait la monarchie du Pere et nuancait la double procession par le terme "principalement" (principaliter), alors la distance entre sa position et celle des Peres grecs est moins grande qu'on ne l'a souvent affirme. Le Filioque, compris a la lumiere de l'intention veritable d'Augustin, pourrait etre compatible avec la theologie orientale, a condition de le comprendre non comme l'affirmation de deux principes egaux, mais comme l'expression de la communion du Pere et du Fils dans la spiration de l'Esprit.

Il reste neanmoins que la question canonique — le droit de modifier unilateralement un texte conciliaire — demeure irreconciliable. Meme si les deux traditions parviennent a un accord theologique sur le fond, la question de la forme (l'ajout au Credo) constitue un obstacle procedural que seul un concile veritablement oecumenique pourrait resoudre. C'est peut-etre la le noeud le plus inextricable de toute la controverse.

Conclusion

La controverse du Filioque illustre de maniere exemplaire comment une divergence theologique, enracinee dans des traditions patristiques differentes, peut se cristalliser en une rupture ecclesiale durable lorsqu'elle se combine avec des facteurs politiques, culturels et institutionnels. Augustin d'Hippone, dont la theologie trinitaire a fourni la base doctrinale de la position occidentale, n'avait certainement pas anticipe les consequences de sa reflexion sur l'unite de la chretiente.

L'etude de cette controverse invite a une triple humilite : humilite devant le mystere trinitaire qui depasse les categories humaines, humilite devant la complexite de l'histoire qui resiste aux simplifications, et humilite dans le dialogue oecumenique qui exige d'ecouter authentiquement la tradition de l'autre. Si le Filioque a divise l'Eglise, peut-etre est-ce aussi parce qu'il pose une question a laquelle seule une reflexion commune, patiente et sincere peut apporter une reponse satisfaisante.

A l'heure ou le dialogue oecumenique connait des avancees et des reculs, la question du Filioque demeure un test de la capacite des chretiens a surmonter les heritages de division au nom de la verite commune qu'ils confessent. La pensee augustinienne, correctement interpretee et replacee dans son contexte, pourrait paradoxalement constituer une ressource pour ce rapprochement, a condition que les deux traditions acceptent de relire ensemble les sources qui les ont a la fois unis et separes.